Revue de presse

Il y aurait un truc tout nouveau autour de l’ortograf? On se calme…

La ministre française de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, n’a lancé aucune réforme ce jeudi, contrairement à ce qui a été dit un peu partout et vilipendé sur les réseaux. Facultative, elle est «en vigueur» depuis plus de 25 ans. Surprenant qu’on s’en surprenne

«Bien installé sur un nénufar, le millepatte passe son weekend à interpeler les autostoppeurs. Ce risquetout joue les marioles et s’entraine à faire disparaitre des ognons avec son révolver, malgré un cout élevé pour le portemonnaie.»

Alors, combien de fautes avez-vous repéré dans ce court texte? demande L’Obs. «Un instituteur du siècle dernier en aurait dénombré pas moins de 13. A partir de la rentrée de septembre, il devra se résoudre à n’en trouver aucune.» «Inapplicable!» décrète d’emblée Le Parisien. Et l’ulcération, partout:

Disparition de l’accent circonflexe sur le «i» et le «u» lorsqu’il n’y a pas d’ambiguïté sémantique, simplification de la graphie de quelque 2400 mots: la réforme de l’orthographe décidée en 1990 en France fera son apparition dans les manuels scolaires à l’occasion de la rentrée 2016, a-t-on donc appris ce jeudi. Du coup, avec un immense fracas et les mots-dièse (s?) #ReformeOrthographe et #JeSuisCirconflexe, ce fut l’émeute sur les réseaux, «une vague d’indignation peu commune», selon Le Matin, où l’on n’a pas toujours très bien compris quels mots étaient concernés ou non.

Lire aussi: Le Petit Robert et le Larousse s’alignent sur la réforme de 1990 (11.10.2008)

En bref, quelles sont les principales innovations? Les mots composés sont collés; au pluriel, seul le deuxième mot prend -s, le premier reste au singulier. Tous les chiffres ont un trait d’union (cent-trente-cinq). Le circonflexe peut disparaître sur les i et les u. Les verbes en -eler et -eter se conjuguent avec -è et non par le redoublement de consonnes (il étiquète). Le participe passé des verbes pronominaux et quelques 275 «anomalies» – listées par L’Indépendant – sont corrigées, comme les fameux «ognon» et «nénufar». Mais le circonflexe, dit Le Soir de Bruxelles, n’est par exemple pas voué à l’abyssâââle disparition à l’imparfait du subjonctif (troisième personne du singulier): «qu’il voulût, qu’il aimât…».

Lire aussi: Faut-il réformer l’orthographe? L’essai de François de Closets (21.09.2009)

On peut écrire «nénuphar» comme on le veut, mais il faut considérer que l’écrire avec un «f» n’est pas une faute d’orthographe. Prenons un autre exemple. Si «coût» devient «cout», «jeûne» ne devient pas «jeune», puisqu’il y a nuance cruciale. Employer un de ces deux derniers mots après l’expression «se faire un petit» n’est donc pas concerné par la réforme. Mais on aime bien la rouler dans la farine, cette réforme, et la traiter avec l’humour seyant aux médias, qui se déchaînent dans leur titraille, à l’instar de ces «Il parait que notre maitresse adore les nénufars» ou «occupe-toi de tes ognons».

Le ton général? Outré. Les internautes déplorent un grave nivellement par le bas. Lequel ouvre aussi la porte aux conservatismes de tous poils, puisqu’un des premiers politiques à s’exprimer sur le sujet a été, jeudi, Florian Philippot (sur Twitter), le vice-président du FN. Mais ça ne vaut pas le «Il fâût sâûvêr lê sôldât cîrcônflêxê!» de 20 minutes (France). Le Figaro, pour calmer les esprits, fait remarquer, lui, que la réforme «ne marche pas si mal chez nos voisins suisses et belges». Ça reste à prouver. Et qui s’en est vraiment rendu compte?

Rappelons que la réforme a été adoptée par le Conseil supérieur de la langue française en 1990, que ces nouvelles règles sont facultatives, qu’elles datent de 26 ans et qu’elles avaient passé, jusqu’ici, largement inaperçues. La polémique a simplement rebondi jeudi dans les médias et surtout sur les réseaux sociaux à l’occasion de leur prochaine généralisation dans des manuels scolaires. Créant une invraisemblable confusion, chacun interprétant tout et n’importe quoi à sa façon.

Lire aussi: Cher Francois Ollande, libérez l’orthographe française (06.05.2012)

Mais répétons-le: la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, n’a lancé aucune réforme ce jeudi, contrairement à ce qui a été dit un peu partout. «C’est l’orthographe officielle de la République depuis plus de 25 ans. Ce qui est surprenant, c’est que l’on s’en surprenne», tonne Michel Lussault, président du Conseil supérieur des programmes (CSP). Ce qui est nouveau, c’est une référence plus explicite à l’orthographe réformée, dite «recommandée», dans les futurs programmes officiels.

Lire aussi: Une cédille mal placée, et c’est tout un monde qui s’écroule (20.08.2015)

Le débat s’est d’ailleurs révélé outrageusement biaisé par les idéologies, à l’image de celui entendu ce jeudi soir dans le Forum radiophonique de RTS Info, entre Marinette Matthey, membre de la délégation à la langue française de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de Suisse romande et du Tessin, et Olivier Vial, président de l’Union nationale interuniversitaire et porte-parole de l’observatoire des programmes scolaires. Rien de nouveau sous le soleil, comme le montre cette vidéo publiée par Le Huffington Post:

«Qu’est-ce qu’ils ont tout d’un coup, les journalistes, à prétendre qu’il y aurait 1 truc tout nouveau au sujet de l’orthographe? a aussi twitté l’institutrice @charivari1, qui applique ces règles, tandis que certains hurlaient au nivellement par le bas ou demandaient s’il y avait rétroactivité pour les points perdus lors d’anciennes dictées. Mais «Twitter s’excite pour rien», titre Marianne, qui remet les points sur les «i».

Libération se veut rassurant: «Vous ne devrez a priori pas tomber sur des rééditions de Proust revues et corrigées. Les modifications de la réforme ne s’appliqueront qu’aux ouvrages scolaires. Ce sont les éditeurs des manuels qui ont décidé d’adopter ces changements orthographiques, notamment les Editions Belin.»

SOS Bernard Pivot!

La morale de l’histoire? Personne ne nous reprochera de la laisser à Bernard Pivot, dans un entretien qu’il a donné au Figaro: «C’était déjà une polémique il y a plus de vingt ans. Je me souviens, c’était la première guerre du Golfe, Le New York Times écrivait, étonné: «Nous sommes à la veille d’une troisième guerre mondiale et les Français ne trouvent rien de mieux que de polémiquer sur l’orthographe d’un mot»! C’est tout de même bien, un pays capable de se passionner et de polémiquer sur un tel sujet…»

Mais tout cela ne risque-t-il pas d’être perturbant, Bernard Pivot? «Je ne pense pas que les enfants vont être perturbés par cette réforme. Ils ne vont pas faire grève pour cela [Rires.] Ce sont plutôt les professeurs qui risquent de l’être. Cette réforme illustre également le fait que l’orthographe n’est pas intangible, elle évolue… Je pense que le vrai problème est la distorsion entre ce que les enfants vont apprendre et ce qu’ils vont lire dans les journaux ou les romans. C’est cela le vrai problème.» Et de toute manière:

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