Incidences

Le mythe Sykes- Picot

A l’heure où l’on commémore l’accord Sykes-Picot, François Nordmann rappelle le rôle que joua, dans son élaboration, la Russie

On commémore cette année le centième anniversaire du fameux accord Sykes-Picot, par lequel la France et la Grande-Bretagne se seraient partagé à l’avance les dépouilles de l’Empire ottoman au Moyen-Orient. C’est l’apogée de l’âge du colonialisme et de l’impérialisme. Londres se réservait la Mésopotamie et laissait la majeure partie de la côte méditerranéenne à la France, tandis que les Lieux saints et les territoires avoisinants seraient placés sous une juridiction internationale encore indéterminée. Londres cherchait à provoquer un soulèvement général des populations arabes contre le régime ottoman; en échange, les Britanniques ont fait miroiter à Hussein, roi du Hedjaz, et à ses fils l’extension de leur royaume à Damas, sous un vague protectorat français. La déclaration Balfour, qui comporte l’engagement de créer un foyer national juif en Palestine ne surviendra que plus tard, le 2 novembre 1917.

Pour les Britanniques, en finir avec le front oriental

Pour les Britanniques, il s’agissait de gagner la guerre, d’en finir avec le front oriental pour se consacrer entièrement à celui d’Europe occidentale. C’était aussi l’intérêt de la France.

Popularisé par la légende de Lawrence d’Arabie, le récit de ces deux diplomates chevronnés dessinant «une ligne dans le sable» pour séparer les zones qu’ils s’attribuaient est devenu universel. Aujourd’hui, les frontières entre la Syrie et l’Irak sont bouleversées du fait de la guerre civile et de la présence du groupe de l’état islamique: ce serait donc «la fin de Sykes-Picot».

Une version contestée

Or un ouvrage récent de l’historien irlandais Sean Mc Meekin conteste cette version, qui relève, dit-il, de l’imagerie populaire.

D’abord, on oublie qu’en fait c’est la Russie tsariste qui est à l’origine des cogitations de nos deux spécialistes. Dès 1915 elle fait savoir à Londres qu’elle comptait annexer Constantinople. Les Russes encouragent les Anglais à définir leurs propres buts de guerre. Ceux-ci décident d’associer les Français à l’exercice; la Grande-Bretagne souhaitait que la France accepte de servir de tampon entre l’Irak et les territoires visés par la Russie au Nord, pour limiter les risques de friction.

Le rôle de la Russie

En mars 1916, Marc Sykes et François Georges-Picot viennent présenter leur projet à Moscou. Serguey Sazanov, ministre des affaires étrangères, le retravaille en profondeur, si bien que l’on devrait parler maintenant du plan Sazonov-Sykes-Picot.

Ensuite, le projet initial n’a jamais été mis en œuvre: la révolution bolchevique dénonce l’impérialisme, publie le document resté secret et se retire de l’accord tripartite. Les deux protagonistes restant offriront aux Etats Unis de se substituer à la Russie défaillante mais cette idée demeurera sans suite.

Cependant, la chute de l’Empire ottoman ne sera pas une promenade militaire qui aurait pris fin au terme de la Grande Guerre.

La conférence de paix de Lausanne

Elle est la conséquence d’événements qui se dérouleront pendant une douzaine d’années, depuis la conquête de la Tripolitaine par l’Italie en 1911 et les deux guerres balkaniques de 1912-13. Le sort de la Turquie moderne ne sera pas réglé lors de la conférence de la paix de 1919, ni lors des réunions internationales qui se succèdent en 1920. Le Traité de Sèvres, qui dépèce la Turquie, restera lettre morte: le général Mustafa Kemal Atatürk le refuse, se révolte contre le Sultan, prend la tête du mouvement nationaliste et se bat contre l’Arménie puis contre la Grèce soutenue par la Grande-Bretagne. Il reconquiert le territoire national. C’est la conférence de la paix de Lausanne, réunion multilatérale par excellence, qui scellera le sort du Moyen Orient en 1923. Sykes est mort depuis quatre ans et Georges- Picot n’y joue aucun rôle… Aucune des frontières post-ottomanes qui seront agréées ne suit le tracé sur lequel ils se sont accordés. Ni celle entre la Transjordanie et la Palestine ou la Syrie, ni celles de la Syrie et de l’Irak, ni celle de Koweit.

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