Tokyo graphie

Bakugai!

Ce terme désigne l’«explosion consumériste» dont témoignent les touristes chinois qui viennent au Japon durant les congés nationaux. Leur nombre ne cesse d’augmenter, alors même que la conjoncture se dégrade. Comment l’expliquer?

«Bakugai.» Me suis-je jamais senti aussi tokyoïte qu’avant d’utiliser cette expression, l’autre soir au détour d’une conversation? Bakugai, en japonais, signifie «explosion de shopping», «boom commercial», «fièvre acheteuse». Déclaré terme le plus populaire de l’année 2015, ce mot décrit non sans un rien de mépris les nuées de touristes chinois qui déferlent dans l’Archipel lors des congés nationaux pour s’adonner à une intense frénésie consumériste. Depuis le début de la semaine, justement, les vacances de printemps ont commencé sur le continent. Bakugai!

Des quelque 30 milliards de francs dépensés au Japon par des voyageurs étrangers l’an dernier, 40% ont été générés par les touristes chinois. Ceux-ci sont passés de moins de 500’000 au premier semestre 2011 à 3 millions dans la seconde moitié de 2015. Pourquoi la tendance surprend-elle? Parce que, selon les discours médiatiques et politiques dominants, le Japon et la Chine ne s’entendent pas. Controverses historiques et bisbilles territoriales continuent d’alimenter les antagonismes. «Ils manquent de manières», me disent certains amis japonais. «Ils manquent de spontanéité», me lancent mes amis chinois. Les préjugés ont la vie dure. Du moins à l’extérieur du shopping center.

Si la faiblesse du yen y est sans doute pour quelque chose, les motivations économiques n’expliquent pas tout. La conjoncture de la République Populaire n’est plus au beau fixe, pourtant sur Ginza, principale artère marchande de Tokyo, les touristes chinois jouent plus que jamais des coudes dans les files d’attente. Les articles les plus prisés? Les valises. Elles s’achètent vides, et repartiront pleines.

Les journalistes japonais rivalisent d’enquêtes de terrain pour expliquer cet attrait qui ne fléchit point. Le site J-Cast souligne la popularité des cliniques et centres d’esthétique japonais, particulièrement prisées pour le blanchiment de la peau. Le Mainichi Shimbun pointe l’importance des réseaux sociaux, sur lesquels les jeunes Chinois partageraient photos et contenus relatifs à leurs voyages et au soft power japonais. Asahi Shimbun, de son côté, note que le bakugai prend désormais une tournure plus culturelle: acheter ne suffit plus, le visiteur chinois veut expérimenter pour lui-même l’isolement jubilatoire des cabines de karaoké, la fascination des néons qui brûlent jusqu’au petit matin, voire l’intimité libertaire des «love hotels»…

Venir au Japon pour en éprouver l’étrange poésie urbaine? En fait, cela pourrait tout à fait être moi. A une nuance près. J’ai nettement moins de moyens qu’un touriste chinois.

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