Opinion

Freysinger: le Rihanna de la politique ?

Pour Fred Valet, journaliste, Oskar Freysinger et Rihanna partagent trois armes de séductions massives. Que l’on aura à cœur de bien étudier pour ne pas les sous-estimer

Au-delà du titre volontairement accrocheur, force est de constater que Rihanna et Oskar Freysinger partagent (au moins) trois armes de séduction massive ces derniers jours: l’assurance de pouvoir compter sur un vivier de fans enracinés, une omniprésence médiatique régulière et l’opportunité de voir leurs paroles et leurs actes étudiés à la loupe par une armée de spécialistes sur le qui-vive et peu acquis à leur cause.

Le cirque médiatique

La star américaine a dévoilé il y a quelques jours son nouvel album «ANTI». Personne n’aura pu passer à côté de l’événement. Cette sortie, comme à chaque fois que plusieurs millions de dollars sont en jeu, fait bien sûr gigoter toute la planète en rythme. Mais pas toujours sur le même refrain. Quand l’ado se lèche les babines à l’idée d’écouter les nouvelles aventures musicales de son idole, le journaliste spécialisé aiguise son verbe. Adhésion vs. déconstruction. Logique. Légitime. Voire même indispensable. Chacun son boulot. Surtout quand l’objet du désir est un produit de consommation mondial et qu’il ne tutoie pas vraiment les qualités artistiques recommandées pour briller en société. Seulement voilà, l’ado et le journaliste savent à l’avance qu’ils vont emmancher leur propre cause. Reste plus qu’à savoir comment.

L'encre noire pour Rihanna

Pour Rihanna, plusieurs médias ont décidé d’évoquer son retour artistique tonitruant en concentrant leur encre (noire) sur la stratégie commerciale et les partenariats financiers. Une pirouette journalistique pour ne pas avoir à hisser l’objet du désir au rang d’objet culturel. Balayer d’un revers de chiffres froids comme une poche de silicone les velléités artistiques de la star. Mais une fois le plan marketing fusillé, il faut bien s’agripper au gras du disque: la musique. Mais sans omettre de planter une flèche trempée au préalable dans un grand bol de dénigrement. En fouinant un peu, on tombe sur du «pin-up de la Barbade», du «juxebox affriolant» et même de la «fêtarde». Que Rihanna ne se couche pas tous les soirs avec les poules après avoir avalé une tisane contre la constipation passagère est une évidence. Mais je doute que pour l’hygiène de vie d’un David Bowie ou d’un Serge Gainsbourg il en fut un jour autrement.

Freysinger, le détail

Si Rihanna est réduite à l’état de fêtarde par le critique rock, Oskar Freysinger, lui, a souvent droit aux coups de fouet en alexandrins lorsqu’il s’agit (vainement) de diminuer l’impact de ses paroles politiques. Si bien que l’élu valaisan devient très vite un «poète du dimanche», un «Voltaire de l’extrême droite» ou plus récemment un «pöet-poéticien». Jusqu’à devoir enfiler de force le costume de simple «détail de l’histoire politique suisse» lorsqu’il déroule, par exemple, un discours particulièrement fleuri sur l’immigration dans un meeting régional de l’UDC le 23 janvier dernier.

Prouts et dérisions pour autant de personnalités à l’aura pourtant fédératrice et à la charge bien réelle. Pourquoi diable les fêtardes et les détails ont-ils régulièrement droit à autant d’attention s’ils n’étaient justement que des fêtardes et des détails? Un réflexe, certes humain, mais qui prouve qu’il est plus évident d’aligner ses arguments pour rassurer ceux qui le sont déjà, alors qu’il faudrait peut-être convaincre les aficionados qu’une autre vérité existe. Taper sous la ceinture de Rihanna ne fera jamais vendre plus d’albums de David Bowie. Recouvrir un catogan de poil à gratter ne fera jamais voter à gauche.

Plaidons tous coupables

Plaidons tous coupables! Il arrive à chacun d’entre nous, journalistes, observateurs, commentateurs, citoyens, d’emprunter un raccourci peu défendable quand l’ennemi roule pied au plancher sur nos propres valeurs. De résumer notre sujet à ses tares apparentes. Bastian Baker n’a un jour été qu’un minet, Miley Cyrus une écervelée dénudée, Christoph Blocher un animal excité, François Hollande un flambi, Marion Maréchal-Le Pen une blonde sous influences, Donald Trump un inculte milliardaire.

Le hic? Ils réussissent pourtant là où nos héros parfois trébuchent. Les considérer à hauteur d’Homme, comme auteur-compositeur, chanteuse, patron de parti politique, président de la République, candidate rassembleuse ou potentiel maître du monde permettrait de déboulonner sérieusement leurs actes sans mésestimer leur rôle.

Dévoiler l'impuissance des contradicteurs

En culture ou en politique, quand il s’agit de recadrer ceux qui kidnappent l’attention, la patience ne devrait jamais avoir de limite. Oser ne pas les réduire à des détails sous prétexte qu’ils affadissent un paysage musical ou jongle avec des thèses extrémistes. D’abord parce que la critique est toujours plus cinglante quand le sang est froid et le verbe droit. Ensuite, si personne n’a jamais pu éradiquer une musique paresseuse ou une initiative stigmatisante en ne leur offrant  qu’un large couloir médiatique, ridiculiser leurs porte-parole aura toujours comme effet de confirmer non seulement leur poids, mais de dévoiler l’impuissance des contradicteurs et de renforcer l’amour immodéré des fidèles.

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