La Chronique

Initiatives: titres lacunaires ou mensongers

Les titres des initiatives sont souvent excessifs et parfois mensongers. On peut s’étonner que la Suisse, championne de la démocratie directe, n’ait pas élaboré des règles encadrant les textes soumis au vote des citoyens. Marie-Hélène Miauton commente quelques exemples choquants

Des citoyens viennent de faire recours contre la formulation du vote sur le Gothard qu’ils jugent trompeuse. En effet, elle évoque la réfection de l’ouvrage, avec laquelle presque tout le monde est d’accord, mais sans mentionner la problématique du deuxième tube qui est au cœur du débat. Comment nier qu’un tel énoncé soit lacunaire, voire possiblement tendancieux? Dans le cas présent, le recours intervient trop tard mais, dans de nombreuses autres situations aussi contestables, personne ne s’est offusqué. Petit retour en arrière.

Une montée en puissance des outrances

Jusqu’en 1970 environ, les titres des scrutins étaient sobres et purement descriptifs. Ensuite apparurent quelques modestes qualificatifs. En 1977, un texte aussi alléchant qu’utopique intitulé «Contre la vie chère et l’inflation» fut déclaré nul par le parlement. C’est à partir des années 2000 que les titres partisans et outranciers abondent. L’initiative Avanti en 2004 était un véritable slogan publicitaire. «Pour des autoroutes sûres et performantes», comment refuser une proposition pareille? Ce fut pourtant le cas. Braves Suisses! En 2007, le mot «envahissant» de l’initiative «Pour en finir avec les constructions envahissantes de résidences secondaires» relevait d’un jugement préconçu. Mais le sommet du blues a été atteint en 2008 avec «Pour une politique raisonnable en matière de chanvre protégeant efficacement la jeunesse». En dépit de son titre mensonger, car nanti d’un qualificatif (raisonnable) et d’un adverbe (efficacement) subjectifs et excessifs, elle a été rejetée par 63% des citoyens. Bien fait! En 2011, que dire du projet visant la «Protection face à la violence des armes»? Les armes ne sont évidemment pas violentes et le raccourci était malhonnête. En septembre 2013, l’initiative «Oui à l’abrogation du service militaire obligatoire» marquait le comble de ce qu’il ne faut pas faire puisque la réponse était incluse dans la question. Ce «oui» aurait dû être supprimé par la Chancellerie fédérale. Comme vous le voyez, les exemples sont foison…

Les formulations et leur influence

Bien sûr, il est possible d’espérer que les citoyens s’informent préalablement des enjeux et du contenu exact des textes sur lesquels ils se prononcent. Dès lors, il semble évident que nul ne vote sur la base d’un intitulé seulement, les exemples ci-dessus le prouvent. Mais quand on sait combien les formulations peuvent influencer les réponses, même inconsciemment, le problème existe bel et bien. Par exemple, les gens n’aiment pas interdire et préfèrent ne pas permettre. Dans les sondages, les oui à la question «Faut-il interdire tel comportement» ou les non à la question «Faut-il permettre tel comportement» peuvent diverger de 5% environ. Les résultats des scrutins étant souvent très serrés, ce sont des choses utiles à savoir.

De même, la moindre mention normative a une influence. Si vous demandez «vous lavez-vous les dents trois fois par jour?» vous obtiendrez une hygiène dentaire bien supérieure que si vous posez la question «A quel rythme vous brossez-vous les dents?» En effet, la première formulation induit que la norme est de trois fois par jour alors que la seconde est neutre, ce qui permet aux personnes interrogées de répondre plus sincèrement. Ainsi, c’est avec beaucoup de précautions qu’il faut formuler les questions d’un sondage et, a fortiori, celles que l’on soumet au peuple pour décider des politiques du pays.

Une initiative pour réparer cela

Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, on s’étonne que la Suisse n’ait pas développé des compétences spécifiques en lien avec des particularités dont elle s’enorgueillit. Dans le domaine des langues, puisqu’elle en connaît quatre, elle n’offre pas de pédagogie d’apprentissage innovante. Dans le domaine des votations, pas de système avant-gardiste et performant de décompte des bulletins. Dans le domaine de la démocratie directe, pas de normes pour une rédaction neutre des textes soumis au peuple. A quand une initiative pour réparer cela?

mh.miauton@bluewin.ch

Publicité