Revue de presse

L'étonnante mobilisation pour empêcher la destruction du bidonville de Calais

L’Etat français veut accélérer la destruction de la jungle de Calais. Les milieux qui soutiennent le combat des migrants s’y opposent avec véhémence. Et pétitionnent à travers l’Europe

C’est la préfète du Pas-de-Calais qui l’a annoncé vendredi de la semaine passé: la jungle de Calais va connaître, comme le dit la journaliste du «Monde» Maryline Baumard, une «deuxième réduction du bidonville depuis le début de l’année».

Entendez par là que l’Etat français souhaite à terme la disparition des installations de fortune «de ce lieu qui concentre, en France, les vives tensions engendrées par la crise migratoire que traverse l’Europe. Le Ministère de l’intérieur souhaite à terme ne conserver que des hébergements structurés et contrôlés. «Je me suis rendue sur les lieux cette semaine. J’ai constaté que, dans la partie sud du campement, deux abris sur trois n’étaient plus habités», explique la préfète au «Monde».»

Les alternatives proposées par l’Etat

La journaliste du «Monde» dresse un bref rappel factuel de l’alternative proposée aux migrants: ce sera soit un centre d’accueil provisoire (un CAP, comme l’on dit en langage administratif) soit un centre d’accueil et d’orientation ailleurs en France – un CAO, pour poursuivre la terminologie technocratique. Maryline Baumard donne ensuite une description bien peu engageante du centre d’accueil provisoire: «Le CAP, qui jouxte le bidonville, est une structure d’aspect peu accueillante, composée de 1 500 places d’hébergements dans des conteneurs chauffés, alignés et empilés derrière des grillages. Une première moitié des places a été remplie ces dernières semaines par des Afghans et des Syriens dont les tentes ont été démontées. L’autre moitié sera disponible à compter de samedi pour ceux qui sont à leur tour appelés à quitter leurs abris et ne veulent pas partir ailleurs en France, souvent pour continuer leurs tentatives de passage en Grande-Bretagne.»

La réaction des migrants

Voici donc pour la situation sur le terrain. Et pour les intentions des autorités. Du côté des principaux intéressés, les migrants et les habitants de Calais, deux camps, si l’on ose dire. Côté migrants, comme le répercute France 3 Nord-Pas-de-Calais, ce n’est pas la joie: «On nous avait déjà demandé de déménager, en janvier, et ils nous ont dit qu’ici, justement, on pourrait rester. Et maintenant ils veulent qu’on s’en aille aussi d’ici… pour aller je ne sais où, dans les containers peut-être, ou dans des foyers. Mais on n’a pas envie», confie un certain Shinwari. Un de ses camarades de misère conclut: «Bien sûr que c’est un problème pour nous… Mais qu’est-ce qu’on peut dire ou faire, face à la police?»

La réaction des Calésiens

Du côté des habitants de Calais, autre mélodie, comme l’a constaté France 3: «Les Calaisiens prennent la nouvelle plutôt comme une bonne chose. Mais les plus soulagés sont sans doute les riverains. Ceux qui habitent les maisons situées juste en face de la jungle.»

Un anthropologue entre dans le débat

Et puis, et puis, il y a dans ce débat d’autres intervenants encore. Comme en témoigne cette opinion parue dimanche dans les colonnes numériques du Monde et signée de la plume de l’anthropologue Michel Agier. Son titre claque comme un coup de fouet contre-intuitif dans le paysage: «Ne détruisons pas le bidonville de Calais».

Son texte embraye sur les chapeaux de roue: «Après avoir regroupé les migrants de Calais, en avril 2015, dans le seul lieu où ils étaient «tolérés», une zone marécageuse située à 7 km de la ville créant ainsi un authentique camp de regroupement dans les pires conditions sanitaires; après que les occupants, avec l’aide d’associations locales et de soutiens individuels d’Européens, ont tenté d’en faire un lieu vivable, transformant leurs abris, construisant des lieux de culte, de rencontre, de formation, de culture; après avoir posé des containers sur une partie, préalablement terrassée, de la zone pour y loger 1 500 personnes; le gouvernement vient d’entreprendre de raser au bulldozer tout ce qui est autour desdits containers: le «bidonville» où logent environ 3 000 autres migrants, et les premières marques d’une socialisation sur ce lieu improbable. Cela doit disparaître avant le 1er mars. Ce qui restera, le camp de containers, est placé sous haute surveillance policière. En agissant de la sorte, le gouvernement veut donner le signe qu’un souci alternativement sécuritaire et humanitaire l’anime, selon une stratégie du balancier gauche-droite qui finit par pourrir la vie des migrants comme des habitants de Calais. En fait, il ne fait que reproduire un scénario vu ailleurs, dans les pays du Sud, et dénote l’incapacité de nos élites nationales à comprendre la mobilité.»

Lire aussi: «La ville et son contraire, à Calais» sur le blog de Christophe Catsaros

Face à l’incapacité, selon Michel Agier, des élites, il y a l’auto-organisation des populations «Des sociabilités se croisent, se cherchent et se recomposent, elles sont cosmopolites de fait, mobilisent traducteurs et médiateurs. A Calais, ce principe de relation, qui fonde et refonde sans cesse toute société, n’a pas complètement cédé devant le principe de séparation qu’a imposé officiellement le gouvernement. Au contraire, de nouveaux engagements se sont manifestés contre cette forme de déshumanisation produite par l’encampement.

Puis il y a maintenant la violence d’un sur-déplacement par la destruction du lieu qui commençait à être ainsi «habité» par ceux qui avaient été mis là de force. Car il s’est passé dans le camp-bidonville de Calais en quelques mois des phénomènes, certes minimalistes mais bien réels, d’aménagement de l’espace, de socialisation, d’échanges avec les habitants, et de politisation des occupants, qu’on retrouve en général dans les camps contemporains, où ces différents caractères mettent cependant plus longtemps à se développer parce que l’isolement est plus grand et les ressources bien moins nombreuses. La politisation des migrants est généralement minimisée ces derniers temps en Europe dans les commentaires qui mettent plutôt en avant les figures plus attendues de la victime ou du délinquant, de la peur ou de la compassion.»

L’hospitalité inclusive

Enfin, Michel Agier esquisse sa solution face à ce qu’il appelle l’encampement: ce serait l’hospitalité, privée ou publique: «Il existe des solutions, par exemple − pour ne citer que des solutions déjà existantes − sous la forme de «maisons de migrants» ou «maisons de réfugiés», où l’hospitalité se fait sans condition de statut juridique ou de nationalité, comme réelles étapes de la mobilité. Ces établissements peuvent faire l’objet de négociations entre les représentants des migrants, le monde associatif et les pouvoirs locaux.»

Une solution qui, «dans l’immédiat, demande d’arrêter la destruction du «bidonville» de Calais tant que des solutions d’accueil n’ont pas été créées. Mais cela demande surtout une volonté politique: entre les camps et l’hospitalité, nous avons le choix.»

La pétition d’Avaaz.org

Michel Agier n’est pas seul: le site de pétitions citoyennes Avaaz.org héberge, depuis la première réduction de la jungle, au début de l’année, un appel en ligne signé par quelque 6000 personnes. Il demande l’arrêt immédiat de la destruction de la jungle de Calais, au motif que: «Malgré ses conditions de vie extrêmement difficiles, la Jungle de Calais est le seul lieu de vie de 5 000 réfugiés. La détruire est non seulement un acte inhumain et cruel envers des hommes, des femmes et enfants qui ont déjà tout perdu dans leurs pays en guerre, mais c’est aussi illégal, selon l’article 8 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, qui protège les droits fondamentaux de chaque personne à un domicile et une vie privée et familiale.»

Le travail de Passeur d’hospitalités

Tandis que, de son côté, le blog Passeurs d’hospitalités, fait circuler l’information et relaye inlassablement toutes les idées et les projets qui veulent œuvrer pour un accueil inclusif des migrants.

Entre cette conception très ouverte de la mobilité et de l’accueil, et le souci pragmatique de l’Etat français d’éradiquer le bidonville de Calais, il y a bien un gouffre. Qui paraît totalement irréconciliable. Et l’on n’est même pas entré dans le débat politique interne à la France.

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