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Pourquoi les féministes devraient se taire

Condamné en première instance pour des paroles sexistes, le rappeur Orelsan a été relaxé jeudi. La cour d’appel de Versailles a estimé que la liberté d’expression et la distanciation de l’auteur vis-à-vis de ses propos ne permettaient pas de le condamner

Le rappeur Orelsan a été relaxé ce jeudi par la cour d’appel de Versailles. Aurélien Cotentin de son identité civile était poursuivi pour «provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence» contre les femmes par cinq associations féministes, dont les Chiennes de garde, le Collectif féministe contre le viol ou encore le Mouvement français pour le planning familial. Lors d’un concert donné au Bataclan en mai 2009 notamment, le musicien s’est attiré leurs foudres pour des textes corrosifs tirés de son album Perdu d’avance. «Les féministes me persécutent, comme si c’était d’ma faute si les meufs c’est des p…», «c’est la bitch la moins moche de son bled paumé, donc tous les gars du coin rêvent de la dégommer»: ces mots doux avaient retenu toute l’attention de ceux qui luttent contre les violences faites aux femmes et les stéréotypes sexistes.

Condamné en première instance en 2013 – une décision annulée par la cour de cassation qui avait ordonné un troisième procès –, l’artiste est aujourd’hui sauvé par la liberté d’expression. Les juges estiment que condamner ces propos «reviendrait à censurer toute forme de création artistique inspirée du mal-être, du désarroi et du sentiment d’abandon d’une génération en violation du principe de la liberté d’expression». Ils relèvent que l’artiste «n’a jamais revendiqué […] la légitimité des propos violents provocateurs ou sexistes tenus par les personnages de ses textes» mais également que ce dernier a toujours fait preuve de distanciation suffisante vis-à-vis de ses propos, permettant à chacun de comprendre leur caractère fictif «évident».

À la lecture de l’arrêt, ma première interrogation fut celle de se demander si tous ceux qui avaient un jour écouté ses titres – ou qui les partagent sur les réseaux sociaux, en se gaussant au rythme d’une punch-line bien misogyne – avaient saisi la teneur allégorique des paroles d’Orelsan. Je n’en suis pas sûr. À l’inverse, je peux comprendre pourquoi ceux qui se sont épris du «Voyage au bout de la nuit» ont décidé, un jour de décembre 1937, de jeter l’ouvrage dans l’âtre.

Pour tout vous dire, la question de la capacité cognitive des adulateurs, assurément mélomanes d’Orelsan, s’est vite dissipée. Parce que plus que disserter sur l’aptitude de l’audience à saisir le second ou le premier degré et à distinguer l’œuvre de l’auteur, ne devrait-on pas plutôt choisir de consacrer ses efforts à entraîner son sens critique et sa culture? J’espère que tel était le but visé par le dépôt de plaintes des associations. Le cas contraire, les féministes ont perdu l’occasion de se taire.

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