Incidences

Une certaine idée des Nations unies

Boutros Boutros-Ghali, qui vient de disparaître, a incarné jusqu’au bout – jusqu’au sacrifice – une haute idée de l’indépendance des Nations unies et de la fonction de Secrétaire général, qui sert l’institution aujourd’hui encore, estime François Nordmann

Boutros Boutros-Ghali qui vient de disparaître a été le premier Egyptien, le premier Africain et le premier arabe à occuper le poste de secrétaire général des Nations Unies de 1992 à 1996. Il a dû son élection au soutien de la France et de l’Afrique, alors que les Etats-Unis, le Royaume-Uni s’abstenaient.

Elégant, érudit, étincelant d’intelligence et d‘humour, il enseigna le droit international et fut pendant quatorze ans le chef de la diplomatie égyptienne. Il était issu d’une grande famille copte qui a marqué la vie politique égyptienne.

Investi d’un mandat du Ciel

Un mois après l’élection de Boutros Boutros-Ghali le 31 janvier 1992, le Conseil de sécurité s’est réuni à l’échelon des chefs d’Etat et de gouvernement, pour la première fois de son histoire, sous la présidence du Premier ministre britannique John Major, et en présence de Bush et d’Eltsine. On est encore en pleine euphorie: la fin de la première guerre du Golfe, la chute de l’empire soviétique et du communisme, la réunification de l’Allemagne, l’influence accrue du Japon illustrent le «nouvel ordre mondial» proclamé par Gorbatchev puis par Bush, dans lequel le renforcement de l’ONU prend une place toute particulière. Le nouveau secrétaire général est chargé de donner corps à ces aspirations.

Ainsi investi d’un apparent mandat du Ciel, Il présentera quelques mois plus tard son Agenda pour la paix. Il y propose de refondre les opérations de maintien de la paix et de promouvoir la démocratisation de la société internationale mondialisée, tout en donnant plus de pouvoir institutionnel au secrétaire général.

Des illusions vite dissipées

Mais les illusions se sont dissipées. Son projet de créer sous son autorité une armée permanente au service des Nations unies, à la fois instrument du maintien de la paix et de la diplomatie préventive, est mal reçu. Les Non alignés, ses grands électeurs, sont mécontents de la priorité donnée aux problèmes de sécurité au détriment de ceux du développement.

Les nuages noirs s’accumulent. Le Conseil de sécurité le contraint à monter une intervention humanitaire en ex-Yougoslavie, sans lui en donner les moyens. Pour lui – ce grand ami de la Suisse le dira à Berne lors de sa visite officielle au printemps 1992 – l’ONU n’est pas en mesure de gérer un problème aussi complexe: c’est typiquement l’affaire de l’OTAN. Il déplore par contre que le Conseil se désintéresse de la Somalie, qui serait pourtant davantage à sa portée. Dans ces conditions, l’échec en ex-Yougoslavie et par la suite au Rwanda et en Somalie même est programmé, faute de soutien de la part des grandes puissances.

Esprit gaullien

L’esprit gaullien dans lequel il conçoit son rôle, la distance qu’il prend avec le Conseil de sécurité – il n’assiste que rarement à ses interminables séances –, son engagement tiers-mondiste lui valent l’hostilité de l’administration Clinton. Lui qui a accompagné Sadat à Jérusalem lors de l’historique voyage de réconciliation en 1977 se voit reprocher ses vues équilibrées sur la paix au Proche-Orient. Paradoxalement, un gouvernement progressiste américain désavoue un secrétaire général libéral issu du tiers-monde. Mais ce dernier s’oppose trop souvent à la politique extérieure des Etats-Unis. Il insiste pour que Washington règle ses arriérés de contribution au budget de l’organisation. Madeleine Albright, représentante permanente à l’ONU, le prend en grippe; dans la campagne présidentielle de 1996 qui coïncide avec le renouvellement de son mandat, il devient la cible de Bob Dole, le candidat républicain. Refusant tout compromis – une prolongation d’un ou deux ans par exemple – il se porte candidat à un second mandat plein et entier de cinq ans, et se heurte au veto américain.

Haute idée de la fonction

Il a incarné jusqu’au bout – jusqu’au sacrifice – une haute idée de l’indépendance des Nations unies et de la fonction de Secrétaire général, qui sert l’institution aujourd’hui encore.

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