Opinion

Pourquoi je n'irai pas voir «Salafistes»

Parce que «l’aveuglement l’inquiète, parce que la naïveté l’exaspère, et parce que l’hypocrisie la répugne», la sociologue Nathalie Heinich n'ira pas voir «Salafistes». Elle explique ici pourquoi

Je n’ai pas vu Salafistes, et je n’irai pas le voir. Parce que je refuse de donner ma caution, fût-ce pour le prix d’une place de cinéma, à un film qui reprend telles quelles des images de propagande islamiste, se faisant ainsi le complice objectif des terroristes dont il prétend montrer la réalité pour mieux les dénoncer.

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Parce que je ne comprends pas que des professionnels de l’image puissent avoir la naïveté – ou le cynisme ? – de prétendre s’appuyer sur la « vérité » de ce qu’ils montrent pour justifier d’en faire un film, alors que ce qu’ils montrent est, au moins pour partie, mis en scène par ceux qui se laissent complaisamment filmer de façon à ce que ces images soient des incitations au meurtre.

Des images addictives

Parce que je ne comprends pas qu’on puisse être ignorant du monde actuel au point de s’imaginer qu’un film ne sera vu que par des intellectuels éclairés, oubliant la masse des spectateurs sans repères, des adolescents paumés, des imbéciles et des pervers, qui composent aussi notre société. Comment peut-on ne pas savoir que les images de violence extrême visionnées par des adolescents créent une addiction qui les pousse à rechercher des sensations toujours plus fortes dans d’autres images, voire dans le spectacle de tels actes et, pourquoi pas, dans leur réalisation ? Comment ne pas s’interroger lorsqu’on se propose d’alimenter ce vivier immonde, et de contribuer ainsi à en entretenir les effets destructeurs ?

Parce que je ne comprends pas que des spécialistes de l’image puissent s’imaginer qu’une intention de dénonciation soit visible à l’œil nu par tout un chacun, alors que les mêmes images, on le sait bien, peuvent tout autant être reçues comme apologétiques, selon ce qu’y projette le regardeur.

Insoutenables contradictions

Deux générations de critiques de cinéma, de sémiologues, de sociologues, de psychologues ont-elles donc travaillé en vain, si ceux qui sont concernés au premier chef par leurs travaux en ignorent tout, ou font comme si ceux-ci n’existaient pas dès lors qu’ils obligeraient à se poser des questions inconfortables ?

Parce que je m’étonne que des esprits éclairés ne voient pas la contradiction dans laquelle ils se mettent en s’indignant que Marine Le Pen diffuse des images de décapitation issues de la propagande de Daech pour bien montrer qu’elle n’a rien à voir avec « ces gens-là », tout en applaudissant les documentaristes qui en font autant. Si le geste de Le Pen est obscène, ce même geste l’est aussi venant de cinéastes. Et « l’art » n’a rien à y voir, car « l’art » n’a pas à servir de paravent à l’irresponsabilité politique ou, plus simplement, à la bêtise.

De graves questions éthiques

Parce que je ne comprends pas qu’on puisse justifier par le qualificatif de « chef-d’œuvre » un film dont le parti pris soulève de graves questions éthiques et civiques bien avant d’être justiciable d’une appréciation esthétique. Les pamphlets antisémites de Céline sont peut-être des « chefs-d’œuvre » littéraires, ils n’en sont pas moins abjects. Et je n’ai pas besoin de les lire pour le savoir, de même que je n’ai pas besoin de voir Salafistes pour savoir, grâce aux descriptions qui en ont été données dans la presse, que son principe même est inacceptable. Et j’estime avoir le droit de les critiquer sans avoir à subir le dégoût de les lire ou de les visionner.

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Parce qu’il est des thèmes à propos desquels prétendre que l’image brute peut se passer de commentaire ou de mise à distance ne relève ni du parti pris esthétique ni de la réflexion politique, mais de la recherche du sensationnalisme ou, pis, de la simple paresse. Quant aux intentions vertueuses d’un réalisateur qui ne se décide à supprimer de son film les images d’exécution d’un policier que sous la menace d’une interdiction, comment y croire une seule seconde ? N’avait-il pas le temps, au montage, de s’interroger sur le poids de telles images, d’autant plus lorsque l’on sait qu’elles ont été diffusées sur des sites djihadistes ?

Le fétichisme de l'image

Parce qu’il y en a assez du fétichisme de l’image qui est devenu notre bain de culture quotidien. L’image est-elle sacrée au point que sa diffusion serait justifiée quelle qu’elle soit et quelles que soient les circonstances ? Or, non seulement les images – pas plus que leurs auteurs – n’ont à bénéficier d’une quelconque exterritorialité ou impunité éthique ou juridique, mais l’on est aussi en droit de s’interroger sur leur intérêt informatif ou intellectuel.

Les responsables de chaînes télévisées, les éditeurs de magazines croient-ils vraiment qu’une image soit une analyse, une réflexion, une argumentation ? Une image est d’abord un vecteur d’émotions, qui fascine et agit sur le spectateur bien plus qu’elle ne lui donne à réfléchir, à connaître, à comprendre.

Ceux qui mettent en « une » la photo pleine page d’un assassin ont-ils conscience de contribuer à l’héroïser, au moins pour les esprits faibles – ceux justement qu’il faudrait protéger en priorité de la tentation de s’identifier à des stars de l’abjection ? Les responsables éditoriaux qui diffusent ces posters de futurs modèles pour abrutis ne se demandent-ils jamais s’ils ne se rendent pas ainsi coupables de complicité avec les criminels ?

Parce que, enfin, les bras m’en tombent de voir les droits de l’homme à ce point détournés par leurs défenseurs lorsque, se croyant toujours sous Pompidou, ils semblent estimer qu’une censure d’Etat contre un film fortement controversé est plus dangereuse pour nos libertés que la propagande terroriste.

Parce que l’aveuglement m’inquiète, parce que la naïveté m’exaspère, et parce que l’hypocrisie me répugne, je n’irai pas voir Salafistes.


Nathalie Heinich est sociologue, spécialiste de l’art contemporain, directrice de recherche au CNRS, Nathalie Heinich est notamment l’auteur De la visibilité (Gallimard, 2012), La Sociologie à l’épreuve de l’art. Entretiens avec Julien Ténédos (Les Impressions nouvelles, 2015) et Dans la pensée de Norbert Elias (CNRS éditions, 2015).

Cette tribune est parue initialement dans le journal Le Monde



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