Opinion

Éloge de l’anonymat

Yaël Liebkind, directrice de La Main Tendue Genève, rappelle l’importance d’un échange secret dans un monde régit par la transparence et l’efficience

A l’instar de l’éloge de la lenteur ou de l’éloge de la simplicité, l’éloge de l’anonymat évoque une notion à contre-courant de ce que notre époque tend à valoriser: le culte de la performance, de la réussite, de l’efficacité personnelles. Une époque aussi d’exigence, de transparence, de dévoilements et de dénonciations, de levées des secrets et des tabous. Par le biais de multiples réseaux sociaux, nous vivons par ailleurs l’illusion d’une vie sociale riche de communication et de rencontres.

L’anonymat en tant que principe institutionnel met l’accent sur une posture éthique. Celle-ci propose une manière d’être en relation avec le monde, en relation avec ses actions, en relation avec soi aussi. Là où l’estime personnelle passe par la reconnaissance, le prestige, la réussite, l’anonymat invite à un effacement au profit de qualités plus intimes, plus essentielles peut-être.

Libres d’être tels que nous sommes

Nous sommes alors libres d’être tels que nous sommes véritablement. L’anonymat nous protège de notre égocentrisme et nous guide vers une sorte de transcendance de nous-même. Lorsque le besoin de reconnaissance est mis de côté, l’espace pour une rencontre profonde avec l’autre et le monde s’agrandit.

Les bénévoles de La Main Tendue assurent l’accueil des appels d’une population très variée. Toutes sortes de problématiques, de souffrances, de crises s’expriment au travers des 16’000 appels traités annuellement. L’anonymat favorise une liberté d’expression et une rencontre intime, l’espace d’un instant. Cet accueil sans condition reste ponctuel, sans suivi.

Un tête à tête entre deux voix

Pour le bénévole, il s’agit d’assurer sa sécurité personnelle et de préserver son engagement. Le cadre institutionnel lui assure de ne pas être exposé à des risques d’agression ou d’envahissement de la part d’une personne en difficulté. L’anonymat couvre dans ce cas son nom, adresse et numéro de téléphone bien sûr, mais aussi ses orientations politiques, confessionnelles ou ses choix de vie, ainsi que les détails de sa physionomie, de ses caractéristiques personnelles.

Pour l’appelant, l’anonymat est une garantie. La relation qui s’établit par le biais du téléphone a lieu dans un «tête à tête» entre deux voix, le temps d’un échange, où peut se déposer ce qui a besoin de l’être. Associé à la confidentialité, l’anonymat assure à chacun la liberté de se dire, de se renouveler, de s’inventer même. L’anonymat permet alors de fluidifier les rapports et de donner une chance de se tenir loin des jugements, des apparences et des jeux relationnels convenus.

Chacun peut se raconter et vivre dans la cité

La Main Tendue, par le biais du numéro gratuit 143, est à l’écoute de chacun. Si le respect est de mise, chacun bénéficie d’un espace personnel où le dialogue avec soi-même peut se mettre en route, se régénérer. Il ne s’agit pas de tout dire, de dire la «vérité», ou de «déballer» ce qui encombre, mais plutôt de mettre des mots, et du silence aussi parfois, pendant un instant, sur ce qui est présent, là, dans la rencontre avec une autre personne. Par le récit qui est déposé dans le creux d’une écoute attentive, émerge une réciprocité dans laquelle chacun existe. Le récit, le propos, sous le couvert de l’anonymat, donne ainsi naissance à la possibilité d’exister autrement, sans obligation de réussir, dans une réciprocité qui légitime et réhabilite la façon unique dont chacun peut se raconter et vivre dans la cité.

A l’occasion de la journée nationale de l’écoute le 14 mars prochain, La Main Tendue invite les Genevois(e) s à un moment d’échange autour de cette thématique, pilier central de son action. Des bénévoles, collaborateurs et amis de la Main Tendue Genève seront ainsi présents le lundi 14 mars de 11h à 17h sur le Rond-Point de Plainpalais.

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