Opinion

L’innovation suisse ne se fera pas sans accès au capital

Sans mesures incitatives, notamment fiscales, les start-up suisses, fer de lance de l’innovation, iront tenter leur chance ailleurs, avertit Jurgi Camblong, président de la direction et co-fondateur de Sophia Genetics

Un constat positif tout d’abord: portés par des initiatives politiques et la vision d’un Patrick Aebischer à l’EPFL, ou d’un Henri B. Meier, la Suisse a contribué ces 15 dernières années à faire émerger des fleurons technologiques susceptibles de s’imposer comme des leaders mondiaux. Et désormais, dans ces temps de prévisions économiques sans cesse révisés à la baisse, la Suisse sait qu’elle peut s’appuyer sur un réseau de start-up solides et dynamiques, particulièrement dans le domaine de la santé, pour apporter l’innovation et l’emploi qui soutiendront la croissance à long terme.

Malheureusement, l’avènement d’un tel futur semble ralenti en raison des difficultés d’accès au financement privé auxquelles les start-up suisses font face aujourd’hui. En effet, les 670 millions de francs levés par les start-up suisses en 2015 ne parviendront pas à masquer le manque criant d’investisseurs locaux en capital-risque. L’histoire est désormais bien connue des entrepreneurs suisses: chaque levée de fonds d’importance implique un passage obligé par les Etats-Unis ou Londres par exemple.

Il faut des décisions d’investissement rapides

Prenons le cas de Sophia Genetics. Pour financer sa croissance, l’entreprise est parvenue à lever un total de 33 millions de dollars depuis 2012 – deux tiers sont le fait de fonds étrangers dont Alychlo, le fonds du belge Marck Coucke, et Invoke Capital, le fonds du britannique Mike Lynch. Le succès de l’entreprise romande, rapidement passée en deux ans de 15 à 70 employés, bientôt 100, dépendait de sa capacité à exécuter rapidement son modèle d’affaire et cela n’aurait pu se faire sans la rapidité de décision d’investissement démontrée par ces investisseurs. Leur profil est la preuve que le capital-risque suisse est tristement débranché du tissu économique local.

Et ne nous voilons pas la face, à terme existe un risque majeur: que les fleurons technologiques que le pays a réussi à faire émerger ne se déracinent également, en choisissant de se rapprocher de leurs sources d’investissement, à l’image de l’entreprise Housetrip qui a finalement choisi de traverser le channel et s’installer à Londres. A l’image également du monde du football où les clubs de formation se font dépecer de leurs meilleurs joueurs au profit des géants mondiaux, contraints de laisser de côté leurs espoirs de vivre un jour les mêmes aventures que le Real Madrid ou Manchester United.

Il est criminel de priver la Suisse de ce potentiel de richesses et d’emplois

En tant que CEO et fondateur d’une entreprise internationale qui est née et a grandi en Suisse, il me semble urgent de prendre les mesures qui s’imposent pour éviter de se tirer une balle dans le pied au moment même où nos pépites helvétiques grandissantes nécessitent des capitaux considérables afin de régater face aux start-up de la Silicon Valley. Le tissu des start-up suisses est si prometteur qu’il serait tout simplement criminel de priver la Suisse de ce potentiel de richesse et d’emplois, alors même que le monde traverse encore de sérieuses crises économiques et qu’en Suisse le franc fort nous pénalise.

Si certains entrepreneurs suisses ont pu jusqu’à présent compter sur des investisseurs étrangers pour pallier le manque de capital suisse disponible, des solutions de long terme s’imposent afin de favoriser l’émergence de scaleups companies, ces start-up à forte croissance qui ambitionnent un destin global. Force est de constater que faute de solutions nous nous exposons, par manque de capital et donc d’incapacité à croître vite, à perdre ces fers de lance de l’innovation helvétique, à travers des délocalisations ou des cotations boursières à l’étranger.

Il faut offrir des motivations fiscales aux investisseurs

Quelles mesures favoriser dans un tel contexte?

Tout d’abord, les investisseurs internationaux et locaux en capital-risque ne se tourneront pas davantage vers les start-up suisses sans se voir proposer des avantages fiscaux. Il faut donc nécessairement leur offrir les motivations pour déclencher ces investissements en capital, et cela passe inévitablement par des avantages fiscaux favorisant la prise de risque et déclenchant le cycle vertueux que l’innovation suisse appelle haut et fort de ses vœux.

Ensuite, les entrepreneurs et cofondateurs eux-mêmes devraient également être concernés par ces mesures incitatives, eux que la valeur fiscale de leurs actions pénalise dangereusement à mesure que la valeur de leur entreprise croît positivement. Il est donc plus que temps d’instaurer un régime qui récompense l’innovation par des allégements fiscaux et des incitations à entreprendre.

Pour conclure, si l’on souhaite à la Health Valley lémanique le même succès que celui de sa grande sœur américaine la Silicon Valley, il est temps de rebrancher le capital-risque suisse, habitué aux projets développés à l’étranger, sur le tissu économique local, et continuer à attirer dans le même temps les investisseurs étrangers pour faciliter l’accès au financement des entreprises suisses novatrices. Nous avons réussi à faire émerger une génération d’entrepreneurs, il est maintenant temps de trouver les moyens d’aider leurs entreprises à grandir.

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