Opinion

L’idéologie concentrationnaire est à l’œuvre en Europe

Claude Calame, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris, met en perspective la répression des migrants à Calais et en Europe, des camps de rétention à la destruction des «jungles» associatives

La zone sud de la «jungle» abritant près de Calais, dans des conditions de grande précarité, plus de 3000 migrantes et migrants a été la victime de la violence destructrice des CRS. Mêmes violences qu’à plus de cent reprises pour les évacuations des campements Roms ces derniers mois. Ce nouvel acte de répression gratuit et cynique requiert un peu d’histoire.

L’histoire des jungles

Dès la fin des années 90, fermeture près du port de Calais du Centre de Sangatte géré par la Croix-Rouge, sur ordre de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. Établissement dans la lande autour de Calais des «jungles», dans l’insalubrité et la vulnérabilité les plus totales, évacuées détruites en septembre 2009 sur l’ordre d’Eric Besson, ministre de la migration et de l’identité nationale dans le gouvernement Sarkozy.

En juin 2014, évacuation de plusieurs squats installés dans Calais même et fermeture de l’espace de distribution des repas. À l’automne 2014, promesse d’un centre de jour limité à 400 personnes (ouvert en deux temps dès janvier 2015) et installation d’une nouvelle jungle autour de l’ancien camp de vacances «Jules Ferry».

Au printemps 2015, tous les migrants survivant à Calais sont contraints à se regrouper sur ce terrain insalubre, en un véritable ghetto concentrationnaire, avec la promesse qu’ils y seront tolérés. Pendant ce temps le ministre de l’Intérieur du gouvernement Hollande, Bernard Cazeneuve, obtient 15 millions d’euros de son homologue britannique Theresa May pour bloquer par des palissades sécurisées l’accès au port de Calais et au tunnel sous la Manche; les exilées et les exilés qui tenteront de les franchir pour parvenir en Angleterre, leur but de paix, seront réprimés sans ménagement.

Le camp concentrationnaire imaginé par Manuel Valls

L’idée de manœuvre? Contraindre migrantes et migrants à gagner le camp concentrationnaire imaginé par le Premier Ministre Manuel Valls: au milieu de la jungle en cours de destruction, un ensemble cellulaire fait de 125 conteneurs en alu est destiné à «accueillir», dans des chambres à douze couchettes superposées, sans toilettes ni cuisine, 1500 seulement parmi les 6000 à 7000 exilées et exilés qui tentent désespérément de gagner l’Angleterre depuis Calais. N’y ont accès que celles et ceux qui acceptent, par l’enregistrement biométrique, d’entrer dans le système des renvois vers le pays de premier accueil (en général la Grèce) prévus par le règlement dit de Dublin III. Placé sous haute surveillance policière, ce «centre d’accueil provisoire» (CAP) est inaccessible aux associatifs.

Quant aux autres exilés, une partie d’entre eux a été dirigée dans d’aléatoires «centres d’accueil et d’orientation» (CAO); improvisés, ils sont dispersés sur tout le territoire de l’hexagone. Ces «centres de répit» devraient permettre à réfugiées et réfugiés de formuler une aléatoire demande d’asile en France alors que la plupart désirent rejoindre parents et amis en Angleterre; quant au but inavoué de ces centres il est d’inviter les indésirables exilés à quitter la France, avant qu’on ne les condamne à une OQTF (soit une obligation de quitter le territoire français). À vouloir rendre migrants et migrants invisibles, on nie les légitimes aspirations de personnes qui, pour seul délit, ont été contraintes à fuir violences répressives et bombardements; on nie leur dignité humaine en les privant des requis de l’hygiène la plus élémentaire; on nie leur existence même en les évacuant et les expulsant, au mépris de leur équilibre physique, affectif, psychique et social.

Pendant ce temps à l’autre extrémité de l’Europe

Pendant ce temps, à l’autre extrémité de l’Union européenne, on assiste à une autre externalisation d’une frontière interne à l’UE. Non plus la France retenant et tentant d’expulser les migrantes et les migrants qui souhaitent gagner l’Angleterre, mais la Grèce sommée d’accueillir ou de refouler les migrants bloqués par dizaines de milliers sur son territoire en raison de la fermeture de la «route des Balkans».

Si la Macédoine a fermé sa frontière avec une barrière renforcée analogue à celles qui à Calais bouclent port et accès au tunnel c’est que les pays l’UE que sont la Hongrie, la Slovénie, la Pologne et surtout l’Autriche l’on fait avant elle. À la frontière de la Macédoine le village d’Idomeni est en train de devenir le Calais de la Grèce, avec près de 10 000 exilés bloqués, dans un état de précarité total, dans le froid et la boue. 38% d’entre eux sont des enfants.

La double réponse de l’UE

La réponse de l’Union européenne? Elle est double. D’une part, parallèlement à l’action policière de Frontex, elle a requis l’intervention de l’OTAN en mer Égée; sous prétexte de lutte contre les passeurs (que suscite la fermeture des frontières…) il s’agit d’interdire l’accès des exilés en particulier à l’île de Lesbos (où l’élan de solidarité à l’égard des migrants est aussi fort que celui existant à Calais).

D’autre part, l’UE a accordé à la Turquie trois milliards d’euros pour que le pays maintienne sur son territoire les presque trois millions de réfugiés qui s’y pressent, en majorité des Syriens; et les 28 chefs de gouvernement de l’UE viennent de signer avec le premier ministre turc un accord stipulant la reprise par la Turquie de tous les «migrants clandestins» parvenus jusqu’en Grèce; pour les réfugiés syriens, l’UE s’engage à prendre un exilé pour chaque réfugié que la Grèce renverra.

Quand l’Europe ferme les yeux en Turquie

En échange tacite, l’Europe ferme les yeux sur la répression des universitaires, journalistes et avocats critiques et sur la nouvelle guerre déclarée aux Kurdes par le régime Erdogan. De l’externalisation extérieure à l’externalisation intérieure, la Grèce, mise à genoux par les mémoranda successifs imposés par la «troïka», est quant à elle soumise à un odieux chantage. On lui accorderait 300 millions d’euros d’aide «humanitaire» pour retenir migrantes et migrants à la condition qu’elle renforce l’application du dernier plan d’austérité imposé par la troïka.

Victimes dans leurs propres pays des entorses les plus sauvages aux droits de l’homme, traumatisés par les violences subies autant chez eux que dans leurs parcours aléatoires vers l’Europe, exilées et exilés sont enfermés dans une catégorie globale qui les condamne à l’exclusion. Ils se voient privés en France et dans les pays de l’est de l’UE des droits les plus élémentaires de la personne; et on ne parle pas des droits sociaux.

Les victimes de la politique migratoire de Manuel Valls et du Conseil de l’Europe s’ajoutent aux 23’000 morts dans les traversées de la Méditerranée, depuis le début des années 2000. Déjà dénoncé, le crime contre l’humanité se poursuit.

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