Espace

Claude Nicollier: «Je partirais pour Mars même sans ticket-retour»

L’astronaute suisse analyse l’état du programme spatial américain, et livre ses réflexions concernant l’exploration du système solaire

«C’est un fatras», répond l’expert de l’espace John Logsdon, lorsqu’on lui demande de qualifier le programme spatial américain. Qu’en pense l’astronaute suisse Claude Nicollier? Et comment voit-il le futur de l’exploration spatiale?

Claude Nicollier: Les Américains ont réalisé que l’accès à l’orbite terrestre, ça n’était plus de l’exploration, mais seulement de l’aventure. Or la NASA, tout comme l’Agence spatiale européenne (ESA), a pour objectif l’exploration. En 2004, le programme Constellation prévoyait autant de maintenir les vols orbitaux que de viser l’espace lointain. Mais les coûts ont vite explosé; les ambitions étaient irréalistes. La réflexion d’abandonner l’accès à l’orbite basse à des compagnies privées pour se concentrer sur l’exploration du système solaire était alors bien conforme au mandat de l’Agence. Début 2010, Barack Obama lâche donc la Lune comme objectif en soi. Ce qui ne fait qu’augmenter la confusion. De Constellation sera gardé une nouvelle capsule, Orion, dont le concept vient d’être avalisé fin mai par la NASA. Aujourd’hui, l’Agence, avec son budget de 18,7 milliards de dollars seulement très légèrement en hausse, est appelée à développer d’ici à 2016 un lanceur lourd radicalement nouveau pour accéder à l’espace lointain. Le problème, pour l’heure, c’est que ce ne sont que des mots. Il manque encore une vision concrète, des idées détaillées, Mars étant certes l’objectif ultime, éloigné et très difficile. La première destination sera donc probablement un astéroïde, d’ici à 2025.

– Fin mai, la NASA vient en effet de présenter sa mission OSIRIS-REx, dont l’objectif est en 2020 de ramener des échantillons de l’astéroïde 1999RQ36. «C’est un pas critique dans nos objectifs d’explorer l’espace au-delà de l’orbite terrestre», s’est encouragé Charles Bolden, l’administrateur de la NASA. Mais tout cela fait-il encore rêver les gens?

– Oui, mais il y a des vagues. Il y a eu celle des vols lunaires Apollo, qui a lassé sur la fin. Puis l’émulation des premières navettes, un bel exploit technique, avec ses désillusions aussi. Hubble a toute de même fait et fait encore rêver les gens. La Station spatiale internationale (ISS) un peu moins, peut-être, car c’est un défi technique, où sont développées les technologies du futur. Maintenant, nous sommes dans un creux, c’est vrai. Mais cette idée d’aller se poser sur les astéroïdes, ces «cailloux» de faible gravité, et d’étudier les possibilités d’intervention pour les dévier, est fascinante. Elle ne fait pas encore rêver maintenant, car tout est encore très loin…

–… d’autant que les Terriens, dans la situation économique difficile actuelle, n’ont peut-être pas la tête à s’exalter devant des astéroïdes.

– Au contraire, je pense que les gens devraient y penser. Car, en période de crise, regarder le ciel, les étoiles, ça fait du bien. Je le sens lors des conférences que je donne: les gens me remercient de les faire rêver.

– Concrétiser ces visions n’est pas une mince affaire. D’aucuns, comme Charles Bolden, souhaitent que cette démarche passe par une large coopération internationale. Or, pour l’instant, on assiste plutôt à une nouvelle course à l’espace, avec l’entrée en jeu des Chinois, des Indiens, des Coréens, voire de l’Iran.

– On a toujours avantage à passer par une large coopération. Chacun apporte sa philosophie, ses succès. Prenez la Russie, qui apporte un savoir technique et opérationnel toujours valable et fiable (leurs vaisseaux sont en métal dur et sphériques…): c’est grâce à eux si l’homme pourra, à bord des vieux Soyuz, continuer à aller vers l’ISS.

– Mais cette coopération est-elle indispensable? Ne faut-il pas préférer une stimulante compétition amicale comme aux Jeux olympiques, comme le dit John Logsdon?

– La coopération est devenue nécessaire. Pas seulement parce qu’on ne peut plus s’en sortir seul, notamment financièrement. Mais éthiquement, il est juste de partager les grandes aventures de l’humanité. Je ne m’imagine pas que les vols vers Mars, dans 30 ans, seront réalisés uniquement par les Etats-Unis. Pour l’heure, la Chine agit certes de son côté. Mais elle veut prouver ses capacités, avant de coopérer. Même si, à court terme, on peut trouver des pôles compétitifs, ils vont disparaître. Car L’Histoire, à long terme, va dans un seul sens.

– Et que dire de l’Europe spatiale, souvent dans l’ombre américaine?

– On aurait pu, à l’époque, développer techniquement des moyens d’amener des hommes dans l’espace. On ne l’a pas fait, et on ne le fera peut-être jamais. Mais l’ESA a mis au point le cargo ravitailleur automatique ATV, bijou de technologie. Qui n’attire pas l’attention du public, et c’est dommage. Il y a un effort de promotion à faire du côté de l’ESA, qui a accompli des réalisations fantastiques.

– Notamment dans le domaine de l’exploration robotisée. Faut-il, à terme, privilégier les sondes spatiales aux vaisseaux habités?

– Pour l’instant, il n’y a pas de doute que l’homme a un avantage sur les robots pour ce qui est de l’exploration fine: sa flexibilité décisionnelle est beaucoup plus grande. Prenez les robots sur Mars: ils produisent de belles images, mais tout est d’une extrême lenteur, à cause du temps nécessaire pour leur envoyer chaque commande de pilotage (20 minutes). Evidemment, amener des hommes sur Mars et difficile et cher. Or, une fois sur place, ils seraient infiniment plus efficaces. Un concept alternatif consiste à aller d’abord sur un des satellites naturels de Mars, d’où l’on commanderait des robots sur la planète rouge. De plus, il y a la volonté profonde qu’a l’homme d’explorer physiquement son environnement. Cette idée est très présente dans la culture américaine, moins en Europe.

– Le coût exorbitant des périples vers Mars s’explique par le fait qu’il faut des vaisseaux capables de revenir sur Terre. Que pensez-vous de l’idée d’envoyer des gens en aller simple?

– Pour Mars, ce n’est pas envisageable à long terme. Mais pour le premier vol, ce pourrait être une option. Je ne sais pas si éthiquement la société va accepter l’idée, mais il est évident qu’on trouverait des dizaines de volontaires.

– En seriez-vous?

– Oui. Je vis seul. L’aventure spatiale me fascine plus que jamais. Je partirais sans hésiter pour un voyage simple course!

– Qu’en diraient vos deux filles?

– Elles sont adultes. A priori, elles ne seraient pas d’accord – on en a d’ailleurs déjà parlé dans l’imaginaire. Mais je suis convaincu que dans la réalité elles accepteraient, car elles ont toujours à cœur le bonheur de leur père! (Rires)

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