Géologie

Genèse d’un croissant aux confins des Alpes

Plaques et glaciers ont uni leurs forces pour modeler le terrain. Puis sont intervenues les rivières et la vie

Avec ses 580,1 km2 de superficie, le Léman est le plus grand lac d’Europe de l’Ouest hors Scandinavie. De quoi donner à ceux qui le fréquentent une impression d’inaltérabilité. Et pourtant il ne cesse de bouger. Sur le temps long, il a été modelé par des forces considérables, qui lui ont peu à peu donné sa forme caractéristique de croissant au carrefour des Alpes et du Jura. Sur le temps court, celui d’une vie humaine, il se transforme de manière plus discrète mais encore parfaitement perceptible.

L’histoire du Léman débute, comme il se doit en géologie, par des mouvements tectoniques. Le premier rôle a été joué en l’occurrence par un fragment de la plaque africaine, la plaque adriatique (ou apulienne), qui s’est approchée de la plaque eurasienne il y a quelques dizaines de millions d’années. Ce faisant, cette masse gigantesque a poussé devant elle des sédiments d’une mer aujourd’hui disparue et plissé les roches qui se dressaient sur son chemin, ce qui a produit les Alpes en général et le bassin lémanique en particulier.

Jusqu’à quel degré de détail cet élan tectonique explique-t-il la forme actuelle de la région? La question est ouverte car une autre grande force, capable elle aussi de modeler profondément un paysage, est ensuite entrée en jeu: les glaciations. Au gré des fluctuations de températures, le glacier du Rhône est descendu à plusieurs reprises très bas dans la plaine pour recouvrir l’ensemble du bassin lémanique actuel et s’étendre au-delà vers le sud-ouest (Annecy) et le nord (la vallée de l’Aar). Le dernier épisode connu, dit «de Würm», a connu son apogée il y a 20 000 ans.

Or, les glaciers agissent «comme des rabots», explique Stéphanie Girardclos, maître-assistante en géologie à l’Université de Genève. «Ils exercent une énorme pression sur le sol du fait de leur poids et se révèlent très abrasifs à force de charrier de l’eau, qui circule constamment en leur sein, et des pierres, qui les transforment en gigantesques papiers de verre. Ce sont eux qui ont donné au bassin lémanique la configuration générale que nous lui connaissons.»

Lorsque le glacier du Rhône s’est retiré de la région, une dernière force importante a modelé le Léman: les alluvions charriées par les cours d’eau, notamment par le Rhône et la Dranse. Les pierres et les boues ainsi transportées ont comblé de grandes surfaces de vallée glaciaire et lacustre dans le Chablais et en Haute-Savoie pour les remplacer par des terrains particulièrement plats. Et ce travail se poursuit: la terre tend à progresser aujourd’hui encore dans l’eau à l’embouchure des principaux affluents.

Les allées et venues des glaciers, puis les cours d’eau et leurs alluvions n’ont pas remodelé que les rives du Léman cependant. Ils ont aussi façonné ses profondeurs. Sans leur concours, le Léman serait la continuation logique du paysage qui l’environne. Ce qui signifie qu’il aurait le relief d’une vallée encaissée. Or, il n’en est rien: s’il est effectivement très pentu à proximité de ses bords, il forme un peu plus loin, dans sa partie centrale, une vaste plaine.

Vaste mais pas morne. Le fond du Léman connaît différents paliers, avec notamment un Grand-lac, du Bouveret à Yvoire, d’une profondeur moyenne de 172 mètres, et un Petit-lac, d’Yvoire à Genève, beaucoup moins encaissé avec une profondeur moyenne de 40 mètres. Et puis, le Rhône a creusé au cours du temps, au large de ses embouchures successives, différents canyons subaquatiques de plusieurs kilomètres de long.

Un autre agent géologique a profité enfin du retrait des glaciers: la vie, qui a produit à côté des sédiments d’origine minérale des sédiments d’origine végétale et animale, notamment de la calcite et des résidus organiques. «Si son action a été marginale par rapport à celle d’un fleuve comme le Rhône, elle reste significative à certains endroits, indique Stéphanie Girardclos. C’est le cas notamment à de faibles profondeurs, jusqu’à 5 mètres environ sous la surface, là où la lumière, donc la photosynthèse, donc la végétation, a pu s’épanouir.»

Et l’homme dans tout cela? Comme à son habitude, il n’est pas resté inactif. Il a notamment stabilisé les rives du Léman en les renforçant et prélevé de grosses quantités de sédiments dans les principaux deltas pour réaliser des travaux de construction. La renaturation des rivières dans laquelle il s’est finalement lancé ramène aujourd’hui un peu de «désordre» dans le paysage. A l’embouchure de la Versoix, par exemple, galets et sable redescendent à nouveau la rivière pour former au bord de l’eau une plage non voulue, sauvage.

Publicité