botanique

Les plantes sans soif

Un laboratoire argentin a inoculé le gène de la résistance à la sécheresse au soja, au blé et au riz. En ces temps de raréfaction de l’eau, le succès semble garanti

Vingt ans d’obstination auront permis à Raquel Chan de propulser l’Argentine au firmament de la planète OGM. Cette biologiste de 52 ans, directrice de l’institut d’agro biotechnologie de l’Université du Littoral de Santa Fe, a en effet réussi à inoculer le gène de la résistance à la sécheresse aux deux céréales vedettes de son pays, le soja et le blé.

Dans son modeste laboratoire éclairé par quelques dizaines de tubes néon, Raquel Chan et son équipe sont tout d’abord parvenus à identifier ce gène chez le tournesol, une plante réputée pour sa résistance au manque d’eau. Une découverte faite «par hasard», assure la biologiste. «Si nous avions voulu le découvrir, nous n’y serions sûrement jamais arrivés», confie-t-elle dans un français aux couleurs hispaniques. Pour y parvenir, les biologistes argentins ont introduit des gènes du tournesol dans des Arabidopsis, petite plante largement utilisée comme modèle génétique depuis le séquençage complet de son génome en l’an 2000. Puis, au détour d’une manipulation, les Arabidopsis sont devenues de plus en plus endurantes à la privation d’eau.

Le gène «de la sécheresse» était identifié, il ne restait plus qu’à le transférer sur des céréales cultivées à grande échelle comme le soja, le blé ou le riz. La grande réussite des chercheurs argentins fut de montrer pour la première fois que le rendement de leurs nouvelles plantes ne diminuait pas avec la pluie; en effet, la littérature regorge d’exemples de plantes qui résistent à la sécheresse mais pas à un arrosage subit et abondant.

«Génétiquement modifiés, ces soja, blé ou riz ont des rendements dix pour cent supérieurs à ceux des plantes conventionnelles», s’enthousiasme Raquel Chan. «Pour un cultivateur, c’est déjà merveilleux», ajoute cette ancienne étudiante de l’Université de Jérusalem, où elle s’était exilée pendant la dictature. Plus l’environnement et les conditions climatiques sont durs et plus l’avantage de l’OGM sur son homonyme naturel se creuse. «Dans notre laboratoire, le soja et le blé génétiquement modifiés ont résisté sept à dix jours de plus sans eau que leurs congénères non modifiés», explique fièrement Raquel Chan.

Une découverte qui tombe à pic: victime d’une terrible sécheresse l’année passée, l’Argentine va accuser un manque à gagner de 4 à 5 milliards de francs. S’il avait plu une dizaine de jours plus tôt, une bonne partie de la récolte de blé et de soja aurait pu être sauvée. La présidente Cristina Kirchner, sentant l’importance de l’événement, a parcouru elle-même les 500 kilomètres qui séparent Buenos Aires de la petite ville de Santa Fe. «Je félicite Raquel Chan pour son intelligence et pour être une femme, c’est un grand événement pour le pays», a triomphalement déclaré la présidente.

Résistant à la sécheresse ne signifie pourtant pas que la plante puisse croître dans le désert. Selon la scientifique argentine, 500 millimètres d’eau sont tout de même nécessaires pour son développement. Une endurance au manque d’eau qui accroît notablement les surfaces disponibles pour la culture du soja. «Il ne s’agit en aucun cas d’augmenter la surface des terres cultivables, assure Raquel Chan, l’idée serait plutôt d’obtenir un gain de production sur les exploitations actuelles.» Un argument auquel les écologistes ne croient pas. «Sans une politique interdisant toute déforestation, ces nouvelles plantes sonnent la fin des forêts primaires du nord du pays, où il pleut très peu, explique Hernan Giardini, responsable de la campagne forêts chez Greenpeace. Elles pourraient même encourager la sojatisation de régions très sèches comme la Patagonie.»

La découverte de Raquel Chan n’est effectivement pas passée inaperçue du côté des propriétaires terriens, qui ont récemment commencé à acheter des terres pour des bouchées de pain en attendant la commercialisation de ces nouvelles plantes. Une commercialisation déjà amorcée tant les avantages de ces OGM font saliver les grands groupes céréaliers. L’Université de Santa Fe a récemment signé une convention avec Bioseres, une entreprise argentine fondée par une vingtaine de producteurs argentins, qui elle-même s’est associée avec le groupe américain Arcadia. Les Américains ont, quant à eux, immédiatement annoncé qu’ils allaient investir 20 millions de francs pour commercialiser ces plantes en 2014.

Les enjeux sont gigantesques pour l’Argentine. Si les nouvelles graines sont un succès, elles pourraient rapporter plus de 3 milliards de francs au pays. L’Argentine, dont les vaches génétiquement modifiées produisent déjà de l’insuline, de l’hormone de croissance et du lait «humains», entrera, avec ses plantes qui n’ont pas soif, dans le club très fermé des puissances biotechnologiques. Une puissance qui pourrait encore s’amplifier: en effet, Raquel Chan et Bioseres sont déjà en train de plancher sur un OGM résistant au gel. Après la plante qui n’a pas soif, celle qui n’a pas froid.

Des propriétaires terriens ont commencé à acheter des terres bon marché

en attendant

ces nouvelles plantes

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