Biologie

Bombe sur les OGM: un pétard mouillé?

De nombreux chercheurs ont critiqué jeudi un article choc publié la veille sur la toxicité des organismes génétiquement modifiés. Petit tour de leurs arguments

Rarement un article scientifique aura causé un tel tapage. En affirmant que l’absorption répétée d’un organisme génétiquement modifié (OGM) et de l’herbicide qui l’accompagne avait provoqué une forte hausse de la mortalité et de l’apparition de tumeurs chez des rats de laboratoire, un groupe de scientifiques français a créé mercredi l’événement. Evénement dont les Verts se sont immédiatement emparés pour demander, au niveau suisse comme au niveau européen, un traitement plus prudent du génie génétique.

Beau résultat pour l’auteur principal de l’étude, Gilles-Eric Séralini, professeur à l’Université de Caen et président du Conseil scientifique d’une organisation accoutumée à dénoncer les OGM, le Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique (Criigen). Beau résultat pour son équipe, largement composée de jeunes chercheurs et d’étudiants. Et beau résultat pour la revue qui a accepté de publier leurs travaux, Food and Chemical Toxicology.

La communauté scientifique n’a pas aimé, si l’on en croit les nombreuses réactions négatives qui en ont émané. «A mon avis, les méthodes, les statistiques et la présentation des résultats sont tous bien en dessous des standards que j’attends d’une étude rigoureuse, a par exemple réagi sur le site du Science Media Centre anglais David Spiegelhalter, professeur spécialisé dans la compréhension des risques à l’Université de Cambridge. Pour être honnête, je suis étonné qu’elle ait été acceptée pour publication.»

Mais que dit l’article? Et en quoi s’avère-t-il critiquable?

L’étude a porté sur quelque 200 rats, suivis pendant deux ans et répartis en une vingtaine de groupes en fonction de leur sexe et de leur alimentation – avec ou sans insecticide Roundup, avec ou sans OGM (le maïs NK 603): par ailleurs, l’OGM était fourni à doses plus ou moins fortes (11, 22 ou 33%) et traité ou non avec du Roundup. Ses auteurs assurent que les animaux qui ont ingéré des doses d’OGM ou de Roundup affichent une mortalité plus élevée et présentent davantage de tumeurs que leurs congénères dispensés de cette nourriture.

De telles conclusions sont inédites. L’équipe de Gilles-Eric Séralini l’explique par la durée de son travail, deux ans, quand les recherches du genre, selon elle, ne dépassent pas trois mois. Or, l’affirmation ne tient pas. Elle néglige d’autres travaux de longue durée dûment répertoriés. Telles les 24 études américaines, japonaises, brésiliennes, italiennes et norvégiennes que la généticienne française, Agnès Ricroch, de l’Université Paris-Sud-Orsay, a passées au crible en 2011. Pour arriver à la conclusion qu’une nourriture à base d’OGM n’avait aucune incidence sur les divers animaux (dont le rat) suivis à cette occasion.

La méthode utilisée semble en outre critiquable à différents égards. De nombreux chercheurs jugent ainsi malheureux le choix des cobayes, des rats albinos de souche Sprague-Dawley connus pour développer facilement des tumeurs. «Ces animaux sont très sensibles à leur régime alimentaire, explique Joachim Frey, professeur à la Faculté vétérinaire de l’Université de Berne. Ils sont d’ailleurs utilisés dans de nombreux travaux, généralement sans rapport avec les OGM, en raison de cette réactivité.»

Autre difficulté relevée par plus d’un scientifique: l’étude ne détaille guère la nourriture donnée aux rats, notamment à ceux du groupe témoin. Si l’alimentation joue effectivement un rôle clé dans l’évolution de ces animaux, il ne suffit pas de dire qu’ils ont ingurgité plus ou moins d’OGM et de Roundup, il s’agit aussi de décrire le reste de leur diète.

Le traitement des données récoltées laisse par ailleurs perplexe. «Ces chercheurs ont voulu mesurer des dizaines d’effets possibles des OGM sur des groupes restreints de rats (une dizaine d’individus, ndlr), s’étonne Frédéric Schütz, statisticien au SIB Institut suisse de bioinformatique. Etant donné qu’il existe toujours une certaine variabilité dans ce genre d’expériences, ils étaient à peu près sûrs de tomber sur des écarts à la norme dans un domaine ou dans un autre. Mais cela revient à tirer d’abord sur un mur et à dessiner ensuite la cible autour des points d’impact.»

A regarder de près les tableaux publiés, l’effet des OGM paraît de plus peu évident. Chez les mâles, le groupe témoin connaît une mortalité très moyenne. Et, s’il s’en tire mieux chez les femelles, les écarts restent trop faibles pour être significatifs. Ils impressionnent exprimés en pourcentage. Mais ils ne tiennent en fait qu’à un ou deux individus. «Les méthodes statistiques classiques, qui auraient tout à fait convenu à l’exercice, ont été écartées au profit d’une méthode (OPLS-DA) utile à l’exploration de domaines et à la recherche de pistes, ajoute Frédéric Schütz. Pourquoi pas? Cela signifie que les résultats obtenus permettent au mieux de poser des hypothèses mais en aucun cas de conclure. D’autant que les chiffres obtenus dans ces conditions sont en général fortement minimisés, voire contredits, par les études de confirmation.»

Il s’en faut donc de beaucoup que l’étude jette le doute sur le maïs NK 603 et, à plus forte raison, sur l’ensemble des OGM. Face à ses faiblesses, ont beau jeu de rappeler ses critiques, se dresse une multitude d’au­tres recherches aux conclusions opposées. Face à elles, surtout, se dresse la réalité de millions d’animaux et d’êtres humains qui se nourrissent déjà d’OGM depuis de longues années et dans de nombreux pays sans en avoir jamais souffert.

«Les méthodes employées sont bien en dessous des standards»

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