écologie

«Les sociologues doivent rappeler qu’une autre vie est possible»

La gestion des ressources naturelles a été jusqu’ici négligée par les sciences humaines. Un colloque se tient aujourd’hui à Berne pour tenter de combler, à terme, cette lacune

Comment gérer au mieux une planète aux ressources limitées? La question passionne, depuis longtemps en Suisse, les sciences naturelles et techniques. Mais elle a moins intéressé jusqu’ici les sciences humaines et sociales. Un colloque organisé ce mercredi à Berne sous l’égide de l’Académie suisse des sciences entend dresser l’état des lieux, dans l’espoir de combler cette lacune à l’avenir. Interview de l’un de ses animateurs, Michael Stauffacher, chercheur à l’Institut des décisions environnementales de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich.

Le Temps: Qu’est-ce que les sciences humaines et sociales peuvent apporter à notre gestion des ressources naturelles?

Michael Stauffacher: On peut en attendre deux sortes de contributions. Elles peuvent d’abord tenter de répondre à la question lancinante des ingénieurs sur les raisons pour lesquelles le public tient si peu compter de leurs avis et de leurs conseils: pourquoi, par exemple, il ne diminue pas sa consommation d’énergie et ne favorise pas davantage les énergies renouvelables alors qu’il lui est vivement conseillé de le faire. Ces disciplines sont ensuite susceptibles de poser des questions qui leur sont propres, concernant, par exemple, nos valeurs et notre capacité à en changer, ou les effets d’une utilisation parcimonieuse des ressources sur le sort des populations déshéritées.

– Les sciences humaines et sociales sont-elles susceptibles d’apporter des solutions?

– C’est là un sujet de débat au sein des professions concernées. Certains chercheurs considèrent que ces sciences doivent se contenter d’observer la réalité. D’autres, dont je suis, estiment qu’elles doivent aussi se préoccuper de formuler des propositions. Et que, pour ce faire, elles doivent descendre davantage sur le terrain et coopérer plus étroitement avec les acteurs.

– Plus descendre sur le terrain pour quoi faire exactement?

– Les professionnels des sciences humaines et sociales n’ont pas pour vocation d’imposer leur vision, mais de jouer les facilitateurs. Forts de leurs recherches, ils sont à même de décrire clairement les faits, à savoir les évolutions en cours, leurs conséquences et les mesures à disposition pour s’opposer aux développements les moins souhaitables.

– Quel est votre point de vue? Vous pensez qu’il faudrait réformer notre système de valeurs?

– Je n’en suis pas sûr. Mais nous devons nous demander si nos valeurs sont compatibles avec la survie à long terme de l’humanité. Ou si elles sont, par leurs impacts, en contradiction avec le monde fini dans lequel nous vivons.

– De quelles valeurs parlez-vous?

– De ces valeurs selon lesquelles plus l’on consomme et mieux l’on se porte. Nous devons nous réinterroger sur ce qui constitue une bonne vie.

– Ces questions ont davantage à voir avec la philosophie ou avec la religion qu’avec la science…

– Elles ont une dimension scientifique dans la mesure où elles se nourrissent d’informations objectives sur l’état des ressources naturelles et sur les moyens à disposition pour les ménager sans creuser la pauvreté. Au-delà, bien sûr, elles ont aussi pour vocation d’être débattues.

– Vous vous attaquez à très forte partie. Vous pensez être entendu?

– Vous savez, il se passe beaucoup de choses sur le terrain. Des petites communautés expérimentent aujourd’hui même d’autres modes de fonctionnement, comme l’agriculture urbaine et les initiatives de transition. Si ces pratiques s’avèrent bonnes, notre rôle sera de contribuer à les faire connaître, et je ne vois pas pourquoi elles seraient condamnées à rester confidentielles.

– Quel est l’état de la recherche sur le sujet?

– Les sciences humaines et sociales se sont très peu intéressées jusqu’ici en Suisse à la gestion des ressources naturelles. Notre colloque a pour but de rapprocher les scientifiques concernés et à promouvoir leurs travaux. Pour réussir, nous aurons besoin d’un engagement top-down, soit d’argent public. Mais il nous faudra aussi un élan bottom-up, un intérêt marqué de la part des chercheurs.

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