psychiatrie

La dépression masculine, maladie taboue

Les hommes font difficilement aveu de faiblesse psychique, une attitude dans laquelle les renforce la société. Les conséquences en sont souvent tragiques. Des médecins appellent à un changement de regard

La dépression est généralement liée, dans nos esprits, à la figure féminine. Et pourtant, les hommes en souffrent aussi. Moins souvent peut-être mais sûrement pas moins gravement. Le psychiatre genevois Théodore Hovaguimian a le mérite de le rappeler dans un livre récemment paru*. Un ouvrage salutaire qui, en évoquant ce problème, contribue à briser un tabou aux conséquences parfois terribles.

La dépression est fondamentalement une réaction à une perte importante, perte d’un être cher, perte d’un statut jugé essentiel, perte pressentie de la vie elle-même. Elle constitue une réaction bien particulière cependant: elle déborde et détruit au lieu de reconstruire. De quelle perte estimée irréparable s’agit-il? Une première différence apparaît ici entre les hommes et les femmes, assure Théodore Hovaguimian. Alors que l’élément déclencheur chez les femmes est souvent lié à la vie sentimentale, à l’absence de maternité, au départ des enfants, il sera plutôt en rapport chez les hommes avec la vie professionnelle, un licenciement, un départ à la retraite.

Toutes raisons confondues, les hommes sont touchés au même titre que les femmes. Ils ne le sont pas aussi fréquemment, toutefois. Et c’est là une seconde différence importante entre les deux sexes. Une différence qui explique en partie pourquoi la dépression masculine a pu être négligée. L’écart est plus ou moins grand d’un âge à l’autre. Mais sur la période décisive, à savoir la vie entière, les hommes sont deux fois moins concernés que les femmes.

Quantitative, la différence est aussi qualitative. Les hommes en dépression affichent souvent des attitudes bien distinctes de celles des femmes dans le même état. Ils ont ainsi beaucoup plus de peine à accepter leur situation et pratiquent volontiers le déni. Peu enclins à s’interroger sur eux-mêmes, ils trouveront mille raisons de s’en prendre aux autres et développeront une grande irritabilité. D’où de fréquentes explosions de colère, en contraste flagrant avec l’état de tristesse assimilé habituellement à leur trouble. Et puis, loin de sombrer dans l’apathie, ils se réfugient volontiers dans l’hyperactivité, donnant l’image de battant quand leur être profond se sent battu.

«Les hommes voient leur corps comme une machine, explique Théodore Hovaguimian. Quand il ne fonctionne pas, ils donnent un grand coup dedans. Contrairement aux femmes, ils sont peu portés à s’analyser et à se remettre en question. Une telle attitude comporte des avantages. Foncer dans l’action peut protéger et consoler. Mais elle possède aussi des inconvénients.»

Plus explosif, le caractère masculin conduit à des dérives comme la fuite et l’alcool, quand ce n’est pas la violence. «Les hommes ont tendance à se replier sur eux-mêmes et à se désimpliquer de leur vie familiale ou professionnelle pour s’investir dans une vie sociale superficielle telle qu’on peut la trouver dans les bistrots», observe Nathalie Nanzer, médecin adjoint au Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent aux Hôpitaux universitaires de Genève.

Théodore Hovaguimian parle à ce propos d’une sorte de syndrome de Stockholm, du nom de la propension de certains otages à finir par sympathiser avec leurs ravisseurs. «Lorsque la dépression les prend en otage, les femmes appellent à l’aide. Les hommes ont tendance à s’enfermer dans un face-à-face avec elle, ce qui revient à se livrer à leur bourreau.»

«Les hommes sont plus réticents à consulter, confirme Alain Sauteraud, psychiatre à Bordeaux. Ce qui signifie qu’ils s’y résolvent à un stade de dépression plus avancé. Avant d’aller voir un médecin, ils auront souvent recouru à des produits comme la nicotine, l’alcool ou le cannabis.»

Ce type de comportement complique la détection de la maladie. Autant les femmes attirent la sympathie en partageant leur problème, autant les hommes se rendent antipathiques en se fermant aux autres et en cultivant leur agressivité. Il n’est dès lors pas étonnant que les premières soient plus rapidement repérées et prises en charge que les seconds.

«Dans ce genre de circonstances, la consultation d’un médecin de famille présente un énorme avantage, remarque Nathalie Nanzer. Un praticien qui connaît bien son patient distinguera mieux un individu naturellement colérique d’un individu qui l’est subitement devenu. Et dans ce dernier cas, alerté par le changement d’humeur, il est davantage susceptible de diagnostiquer la présence d’une dépression.»

Un autre obstacle à la détection de la dépression masculine est à mettre au compte de la société. «Les garçons ne pleurent pas», apprend-on de génération en génération. Alors, comment entreraient-ils en dépression? «En miroir du déni masculin des émotions connotées de faiblesse, les médecins, hommes ou femmes, ont eux aussi tendance à ne pas chercher la dépression chez un homme», écrit Théodore Hovaguimian. Et d’expliquer: «La femme est souvent «psychosomatisée», parfois à son détriment, tandis que l’homme est «organicisé», autrement dit, on cherche une origine organique à ses troubles, on ne pense pas à une origine psychologique.»

A force de refuser la vérité, à force de baigner dans une société qui refuse sa faiblesse, l’homme en dépression sera plus facilement rejeté que la femme et se retrouvera plus souvent dans la précarité. Plus grave encore, il mettra plus fréquemment fin à ses jours. «Les hommes entrent deux fois moins en dépression mais se suicident deux fois plus», constate Théodore Hovaguimian.

Le psychiatre genevois assure qu’il existe pourtant une façon efficace de parler aux hommes dépressifs. En leur disant la vérité, à savoir que la dépression n’est pas une honte mais une maladie. Et en leur expliquant qu’ils ne sont pas des victimes impuissantes de ce qui leur arrive mais que leur guérison dépend d’eux et que, s’ils ne sont pas coupables de leur état, ils en sont responsables. Les hommes aiment l’action. Qu’ils agissent, mais en meilleure connaissance de cause! Qu’ils se battent, mais contre un ennemi identifié!

«Si l’on veut améliorer la prise en charge de la dépression masculine, un grand progrès reste à accomplir, souligne Alain Sauteraud. Il faut améliorer dans la société l’acceptation de la souffrance morale chez l’homme. Rien de tel que d’en parler pour y parvenir. Et de rappeler que certains des plus grands personnages de l’histoire en ont souffert.»

* «La dépression masculine – Com­-pren­dre et faire face», de Théodore Hovaguimian, Ed.Médecine & Hygiène, Genève, 2013.

«Les hommes sont plus réticents à consulter. Ils s’y résolvent donc à un stade plus avancé»

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