Santé

Des cancers de la thyroïde à Fukushima

Un chercheur japonais présente cette semaine à Bâle une étude sans précédent sur l’accident nucléaire. Ses conclusions, dramatiques, sont contestées

Les radiations nucléaires causent des cancers de la glande thyroïde. La catastrophe de Tcher­nobyl l’a encore montré dans les années 1980 et on peut parier que celle de Fukushima va en témoigner à son tour. Il reste à savoir quand une multiplication des cas sera perceptible dans l’archipel nippon. Nombre de spécialistes considèrent qu’étant donné le rythme de développement de la maladie, il faudra attendre encore plusieurs années pour observer le phénomène. Or, un chercheur japonais, Toshihide Tsuda, professeur d’épidémiologie environnementale à l’Université d’Okayama, estime que le phénomène est déjà apparent. Une conviction qu’il est venu présenter à la méga-conférence sur l’environnement et la santé qui se tient cette semaine à Bâle sous les auspices de l’Institut tropical et de santé publique suisse.

Les statistiques collectées à Tchernobyl permettent de se faire une idée du rythme de développement de la maladie. D’après Toshihide Tsuda, le nombre de patients biélorusses de moins de 15 ans est passé de 2 en 1986, l’année de l’accident, à 4 en 1987, 5 en 1988 et 7 en 1989, avant de s’envoler à 29 en 1990 et à 59 en 1991 pour atteindre 82 en 1994. Deux ans et demi après la catastrophe, soit le laps de temps qui nous sépare de l’accident de Fukushima, les chiffres n’avaient donc pas encore explosé. Mais, insiste le chercheur, ils avaient commencé à s’élever. D’où l’hypothèse qu’au Japon aussi, un tel développement est peut-être d’ores et déjà perceptible.

Pour arriver à cette conclusion, Toshihide Tsuda a rassemblé de nombreux chiffres, tous tirés des statistiques officielles. Puis il s’est concentré sur la population des moins de 19 ans. Selon lui, un premier examen a révélé différents types de renflements, tels des nodules ou des kystes, chez 214 des 41 296 personnes soumises au ­dépistage, appartenant à cette classe d’âge et habitant les zones voisines de la centrale. Puis un second test, effectué sur 174 de ces 214 personnes, a repéré 13 cas de cancer de la thyroïde. La même procédure, réalisée cette fois dans des zones plus éloignées et donc moins irradiées de la même préfecture de Fukushima, a dé­celé 953 nodules ou kystes sur 135 586 personnes et 30 cas de cancer parmi les 594 patients soumis au deuxième test.

La présence de cancers de la thyroïde est tout à fait normale. Seule une multiplication des cas est susceptible de signaler un problème particulier, soit, dans le cas présent, une conséquence de l’accident nucléaire. Pour le savoir, il s’agit de comparer le nombre annuel de nouveaux cas de cancer de la thyroïde au Japon en période habituelle et le nombre annuel de nouveaux cas dans la préfecture de Fukushima au lendemain de la catastrophe. Si ces deux chiffres (des «incidences») sont les mêmes, ils n’indiquent rien de particulier. Si le premier est moins élevé que le second, ils sont en revanche susceptibles de traduire un événement.

A entendre Toshihide Tsuda, l’incidence annuelle du cancer de la thyroïde au Japon chez les moins de 19 ans est de 5 par million, tandis que l’incidence bisannuelle (2011-2013) du cancer de la thyroïde dans la préfecture de Fukushima au lendemain de la ­catastrophe est de 13 sur 41 296. Ce qui donne une incidence annuelle de 157 par million. Soit une incidence annuelle 31,48 fois ­supérieure à la «normale». Une évolution beaucoup plus forte et ­rapide que les développements subis par l’Union soviétique à la suite de la catastrophe de Tchernobyl. Et ce, alors même que, malgré toutes les erreurs dont elles se sont rendues coupables, les autorités japonaises se sont notoirement mieux occupées des victimes que les autorités soviétiques en leur temps.

«Si ce chiffre devait se vérifier, ce serait une bombe, commente Martin Röösli, directeur de l’unité d’épidémiologie environnementale et d’estimation du risque à l’Institut tropical et de santé publique suisse. Mais il est probable qu’il est biaisé par quelque distorsion. Une distorsion qui a pu être causée, très classiquement, par la procédure intense de dépistage à laquelle la population de la région a été soumise. De tels examens peuvent détecter des cas qui, en temps normal, seraient apparus sur une longue période ou même n’auraient jamais été décelés.»

«Le doute est d’autant plus ­permis, continue Martin Röösli, que l’énorme différence entre ­l’incidence du Japon et celle de Fukushima n’a pas d’équivalent dans la région sinistrée. Si l’impact sanitaire a été si différent ­entre les zones très touchées et les zones pas touchées du tout, cette variation devrait rester significative entre les zones un peu plus ou un peu moins touchées. Or, il n’en est rien. On trouve des pourcentages très comparables dans les régions situées à proximité immédiate de la centrale et les autres.»

Toshihide Tsuda reconnaît que ses chiffres ne doivent pas être pris «à la lettre» et que le processus de dépistage engagé par les autorités japonaises a pu introduire un «biais». Mais il assure que ce n’est là qu’une partie de l’explication. L’autre, il s’en dit convaincu, est la multiplication réelle des cas de cancers dus à la catastrophe, les signes annonceurs d’une déferlante à laquelle son pays devrait se préparer au plus tôt.

«De tels examens peuvent détecterdes cas qui, en temps normal, seraient apparus peu à peu»

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