Neurosciences

Vent de révolte au sein du Human Brain Project de l’EPFL

Neurosciences Quelque 130 chercheurs européens adressent une lettre ouverte à l’UE pour que soit passé au crible ce vertigineux projet. Ses responsables rejettent tout abusde gouvernance

Vent de révolte au seindu Human Brain Project de l’EPFL

Neurosciences Quelque130 chercheurs européens adressent une lettre ouverteà l’UE pour quece projet soit passéau crible

Ses responsables nient tout abusde gouvernance

La météo orageuse de lundi semblait bien refléter l’ambiance au sein du consortium du Human Brain Project (HBP), à nouveau mis sur la sellette. Le vertigineux projet de simulation du cerveau porté par Henry Markram, de l’EPF de Lausanne, et choisi en janvier 2013 par l’Union européenne comme l’un des deux «flagship» («vaisseau amiral») du programme Future and Emerging Technologies a, depuis sa création, induit moult divisions au sein de la communauté scientifique. Aujourd’hui, plus de 130 chercheurs en neurosciences cosignent une lettre ouverte adressée à la Commission européenne; ils y dénoncent divers dysfonctionnements au sein du HBP. Ils appellent l’UE à prendre des mesures pour réorienter le projet. Fait à relever, plusieurs scientifiques faisant partie du projet HBP figurent parmi les signataires de cet appel.

C’était il y a neuf mois, presque jour pour jour: le Rolex Learning Center de l’EPFL accueillait des dizaines de neuroscientifiques de l’Europe entière ainsi que d’Israël pour le lancement officiel du HBP (LT du 08.10.2013). Plus de 130 laboratoires répartis dans 26 pays, et un financement de 1,2 milliard de francs sur dix ans: le HBP voit grand. C’était d’ailleurs une des questions majeures en ce jour inaugural: comment fédérer autant de partenaires? Chacun expliquait alors vouloir servir une cause commune, à savoir progresser dans la compréhension du fonctionnement du cerveau humain. Moins d’un an plus tard, les premières scissions internes apparaissent au grand jour et redonnent de la voix à ceux qui, depuis toujours, ont émis des critiques.

«La lettre ouverte doit permettre aux membres de la Commission européenne d’ouvrir les yeux, insiste Zachary Mainen, neuroscientifique au Champalimaud Neuroscience Programme à Lisbonne, cosignataire et membre du HBP mais qui vient d’en démissionner, comme deux autres collègues. Le HBP n’est pas le large projet de recherche sur le cerveau qui a été vanté par ses concepteurs. Il se rétrécit de jour en jour pour devenir l’incarnation de la vision que quelques personnes ont aujourd’hui des neurosciences. L’argent alloué est de l’argent public. Nous appelons donc à un réexamen transparent de ce projet [par l’UE] afin qu’il soit réorienté rapidement.» Manque de flexibilité, d’ouverture, de transparence… La gouvernance du HBP est largement remise en cause par les signataires de cette lettre.

A l’origine de cette fronde, une proposition faite par le comité exécutif du HBP, le 10 juin, pour, selon lui, répondre à une demande de la Commission européenne. Comme l’expliquent les trois responsables du projet, Henry Markram, Richard Frackowiak et Karlheinz Meier dans un courriel envoyé aux membres du HBP, et que Le Temps s’est procuré, la Commission européenne a mis en place un nouvel instrument de financement, le Framework Partnership Agreement (FPA), qui doit permettre au consortium de continuer à collaborer avec l’Europe au-delà d’avril 2016. La première phase (de 30 mois), en cours, est en effet assurée car incluse dans le 7e programme-cadre européen de la recherche 2007-2013. Les étapes ultérieures du HBP et les financements adossés dépendront du 8e programme-cadre, Horizon 2020, qui s’étale de 2014 à 2020.

Cet instrument FPA serait donc une nécessité pour assurer la transition entre les deux programmes-cadres. S’il a fait réagir aussi vivement certains neuroscientifiques, c’est que ce nouveau cadre organisationnel prévoit de répartir les projets du HBP en deux catégories. D’un côté le Core Project, financé directement par l’UE, et de l’autre les Partnering Projects, dont le financement sera à la charge des Etats membres et soumis à sélection. Chaque entité devant recevoir 50 millions d’euros par an. Tout ce qui concerne le développement des plateformes techniques du projet, dont un superordinateur, reste au sein du Core Project, avec un financement protégé en quelque sorte. Mais une bonne partie des recherches de neurosciences fondamentales se retrouve dans la seconde catégorie. Parmi eux, le Français Stanislas Dehaene, dont les recherches portent sur les neurosciences cognitives.

Au total, «ce sont 18 laboratoires expérimentaux qui se voient retirés du HBP, souligne Alexandre Pouget, neuroscientifique à l’Université de Genève et signataire de la lettre. Nous partageons avec le HBP l’ambition d’élucider les mécanismes du fonctionnement cérébral, mais ce but paraît difficilement atteignable sans la contribution des plus grands laboratoires de neurosciences européens». Des membres de ces laboratoires, dont la réputation a sans doute pesé lourd dans la sélection du HBP, auraient peu apprécié de se voir invités, dans le courriel reçu du comité exécutif, à maintenant soumettre des propositions de recherches qui seront évaluées et peut-être financées au titre de participants extérieurs.

David Hansel, chercheur à l’Université Paris V, et qui n’a jamais souhaité rejoindre le HBP, s’étonne aussi que Stanislas Dehaene soit «éjecté» d’un projet dans lequel il s’est très tôt impliqué: «Stanislas est parmi les scientifiques les plus cités dans le monde actuellement.» Il concède que ce qui se passe était en partie prévisible: «Beaucoup de chercheurs ont choisi de monter dans le «bateau HBP» en pensant qu’il y aurait des bénéfices à en tirer, ou par peur d’être exclus s’ils ne faisaient pas partie de cette aventure. Mais la plupart n’étaient pas convaincus de la pertinence scientifique du projet, on pouvait donc s’attendre à voir rapidement émerger des tensions.»

Du côté du comité exécutif du HBP, on dément: «Stanislas Dehaene fait toujours partie du comité du HBP, et les sciences cognitives font toujours partie intégrante du projet», dit Richard Frackowiak, professeur de neurosciences cliniques au CHUV de Lausanne. Joint par Le Temps, celui-ci n’a cependant pas souhaité commenter le contenu du courriel adressé aux membres du HBP: «Nous avons soumis une proposition à la Commission européenne. L’évaluation est en cours et il ne serait pas déontologique de se prononcer sur cette procédure avant que nous ayons une réponse officielle.» De manière plus générale, le scientifique balaie les reproches avancés par les signataires de la lettre: «Nous avons dû faire face à diverses vagues de critiques. A chaque fois, elles se déplacent. Aujourd’hui, c’est la gouvernance qui est au centre des inquiétudes. Mais tout est clair, les procès-verbaux des assemblées sont accessibles à chaque membre sur notre intranet, et les décisions font l’objet de votes. Notre ligne de conduite est droite!»

Contactée, la Commission européenne confirme étudier la proposition faite par le comité exécutif du HBP. La réponse est attendue en septembre, et ne devrait pas, selon l’UE, induire des changements significatifs dans la portée du projet.

«On se dirige vers un projet technologique uniquement, amputé de sa part de sciences fondamentales»

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