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Neurosciences: l’alibi éventé du Human Brain Project

Les opposants au projet de simulation du cerveau humain ont rencontré jeudi les représentants de l’UE, pour expliquer leur point de vue. Le comité exécutif du Human Brain Project a, lui, publié un long communiqué pour rassurer

Neurosciences: l’alibi éventé du Human Brain Project

Recherche Les opposants au projet de simulation du cerveau humain ont rencontré les représentants de l’UE

Le comité exécutif du HBP a, lui, publié un long communiqué pour rassurer

La réaction n’aura pas tardé. Trois jours après la publication, lundi, d’une lettre ouverte dans laquelle plusieurs centaines de chercheurs remettent en question le Human Brain Project, ou HBP, (LT du 08.07.2014), un représentant de l’Union européenne s’est rendu jeudi à Lisbonne pour y rencontrer Zachary Mainen, leader du mouvement de contestation. «C’est un premier contact, qui a été très positif. Nous attendons maintenant de voir comment se positionne l’Europe», commentait Alexandre Pouget, neuroscientifique genevois, à l’issue de la réunion à laquelle il a aussi participé.

Dans le même temps, le comité exécutif du HBP appelait, lui, à un «échange direct avec les leaders scientifiques du projet», dans un communiqué de quatre pages intitulé «Le rôle vital des neurosciences dans le HBP». Un titre qui atteste de la volonté de rassurer les signataires de la lettre-pétition. Dans celle-ci, les scientifiques (548 jeudi soir) de toute l’Europe, mais aussi des Etats-Unis et d’Israël, faisaient part de leur mécontentement et de leur inquiétude face à la suppression de tout un pan du HBP, celui consacré aux neurosciences fondamentales.

«Le HBP est un projet de recherche multidisciplinaire […] qui vise à développer une plateforme ICT (pour Information and Communication Technologies), qui sera un outil de recherche collaboratif ouvert à la communauté scientifique internationale.» Si, dans leur texte, les dirigeants du HBP ont jugé nécessaire de redonner la définition précise de leur projet, c’est que beaucoup de voix se sont élevées pour dénoncer ni plus, ni moins qu’une «tromperie».

«On nous dit aujourd’hui que le HBP est un projet d’ingénierie, relève un signataire de la lettre, chercheur en neurosciences à l’Ecole normale supérieure de Paris. Mais ce n’est pas comme ça qu’on nous l’a vendu. On est loin du grand projet européen qui devait fédérer les chercheurs de différentes disciplines pour avancer ensemble dans la compréhension du cerveau humain.»

Porte-parole des signataires de la lettre ouverte, Zachary Mainen, chercheur au Champalimaud Neuroscience Programme à Lisbonne, souligne: «Notre action vise à amener les responsables de l’UE à ouvrir les yeux sur ce qui est en train de se passer dans ce projet, dont les perspectives se rétrécissent au fil des mois.» Lui-même vient de démissionner du HBP. Comme quatre autres personnes à ce jour déjà. «Et il est probable que ce ne soit que le début, relève un chercheur genevois qui ne participe pas au projet. Les gens sont agacés depuis un moment, mais là, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Ce qui se passe aujourd’hui était prévisible.»

Le HBP a, depuis sa création, suscité beaucoup de critiques et de scepticisme dans la communauté scientifique. Cette fois-ci, la grogne touche même ceux qui avaient fait le choix de participer à cette aventure scientifique sans précédent. Pourquoi des chercheurs qui, il y a neuf mois seulement, se félicitaient d’entamer ensemble le plus grand projet européen sur le cerveau en sont-ils arrivés à de pareilles dissensions? A Paris, Genève ou Lisbonne, les neuroscientifiques interrogés avancent les mêmes éléments de réponse, qui tiennent à la genèse même du HBP.

Incarné à l’origine par Henry Mark, professeur à l’EPFL, le HBP a pris une dimension clinique avec l’arrivée dans le comité exécutif de Richard Frackowiak, professeur de neurosciences cliniques au CHUV de Lausanne. Décrit comme brillant, surtout influent, le scientifique a beaucoup fait pour la promotion du projet, devenu entre-temps le «Human» Brain Project. L’accent a alors été mis sur les retombées possibles en termes de santé publique. «En Europe, les maladies cérébrales ont un coût annuel de 800 milliards d’euros», ont plusieurs fois rappelé les dirigeants du HBP, pour montrer que le financement de leur projet à hauteur de 1 milliard d’euros sur dix ans n’était pas si démesuré que certains le laissaient entendre.

Or, «pour pouvoir faire passer le projet devant la Commission européenne il a fallu ratisser large, commente un scientifique genevois. Et ce qu’il fallait, c’était surtout convaincre des chercheurs fondamentaux.» L’entrée du Français Stanislas Dehaene dans le consortium aurait été déterminante. Directeur de recherche au CEA à Saclay (France), le spécialiste des neurosciences cognitives est parmi les meilleurs experts de sa discipline. Actif dans la promotion du projet auprès de ses propres collègues et de la Commission européenne, il est alors nommé responsable du sous-projet consacré aux sciences cognitives du HBP, celui-là même qui vient d’être relégué dans la catégorie «projets partenaires», c’est-à-dire financés non plus par l’UE mais par les Etats membres, sur appel d’offres et après évaluation.

Cela équivaut à une éviction en bonne et due forme des neurosciences fondamentales, selon les signataires de la lettre ouverte, des chercheurs fondamentaux pour la plupart, qui suggèrent que les neurosciences ont servi d’alibi à un projet sinon trop technologique pour passer la rampe. D’autres voix s’élèvent pour souligner que beaucoup de scientifiques se sont jadis engagés dans le projet sans conviction scientifique, mais en espérant pouvoir simplement bénéficier des retombées financières.

Les dirigeants du HBP expliquent dans leur communiqué que, «au fur et à mesure du projet, les neurosciences cognitives et comportementales deviendront le composant le plus important du HBP. Mais pour que cela soit possible, les plateformes techniques doivent être mises en place». De quoi justifier que toute la partie développements technologiques soit, elle, protégée dans le Core Project, qui recevra l’argent directement de l’UE.

«Il faut être très vigilant, met en garde un signataire de la pétition. Le HBP se positionne aujourd’hui comme un «développeur d’outils» qui seront à la disposition des neuroscientifiques. Or, d’une part la compréhension du cerveau humain nécessite plus que des outils, aussi sophistiqués soient-ils. D’autre part, cela peut servir de justification si, d’ici à quelques années rien n’est produit. Ce sera alors la faute de la communauté scientifique qui n’aura pas su tirer partie de ces outils…»

Autre ambiguïté relevée par les neuroscientifiques contactés, le manque de clarté quant au caractère «humain» du HBP. «Dans ce qu’il reste du projet, on ne voit plus très bien où se situe l’être humain», relève un chercheur parisien, qui souligne par ailleurs une phrase équivoque, selon lui, dans le communiqué du HBP: «La cible est le cerveau de souris, et à la fin le cerveau humain.»

«On est loin du grand projet européenqui devait fédérerles chercheurs de différentes disciplines»

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