Epidémie

La Suisse unit ses efforts pour lutter contre Ebola

Si partout l’on répète qu’aucune épidémie massive n’est à craindre en Suisse, l’appréciation des risques et des mesures concrètes à prendre varie entre les cantons. Comme l’a appris «Le Temps», une plateforme de coordination nationale doit sous peu voir le jour, placée sous l’égide de l’Office fédéral de la santé publique. Une première dans la lutte contre une vaste épidémie

La Suisse unit ses efforts pour lutter contre Ebola

Epidémie Si partout l’on répète qu’aucune épidémie massive n’est à craindre en Suisse, l’appréciation des risques et des mesures varie dans chaque canton

Une plateformede coordination nationale voit le jour sous l’égide de l’OFSP

La Suisse est-elle préparée pour lutter contre Ebola? Les événements récents en Espagne et aux Etats-Unis – l’infection d’une aide-soignante en contact avec un malade, respectivement le décès d’un Libérien renvoyé de l’hôpital où il s’était présenté avec de la fièvre – incitent à reposer la question. Fédéralisme oblige, chaque canton se prépare à sa manière. Et des disparités apparaissent. Mais pour la première fois face à une vaste épidémie, une plateforme va être formellement mise sur pied et coordonnée par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) pour faire passer la gestion des potentiels cas recensés en Suisse à un niveau supracantonal, a appris Le Temps. «L’idée est d’y discuter des différents concepts cantonaux, des bonnes pratiques, des expériences et d’apprendre les uns des autres», dit Patrick Mathys, responsable de la task force Ebola de l’OFSP. La première réunion de ce nouvel aréopage, qui regroupe notamment médecins cantonaux et représentants d’une douzaine d’hôpitaux cantonaux, doit se tenir d’ici peu.

«La première question qu’il faut se poser est celle de l’arrivée d’une personne infectée en Suisse», explique Eric Masserey, l’adjoint du médecin cantonal vaudois. Outre les personnes qui rentreraient d’un séjour touristique, professionnel ou familial dans les pays touchés, mais qui constituent une minorité, les principaux individus concernés sont les immigrants. «Mais le récent cas du Guinéen arrivé à Vallorbe, puis transféré au CHUV parce qu’il était soupçonné d’être atteint, a montré que la procédure mise en place fonctionne.» Celle-ci consiste en un questionnaire visant à déterminer si l’arrivant venait d’une région concernée, s’il a eu des contacts avec des gens malades sur place, et quand. «On peut bien sûr toujours dire que cette procédure n’est pas infaillible. Mais que faire alors? Mettre tous les arrivants en quarantaine? C’est irréaliste. On peut avoir confiance dans les renseignements que fournissent ces gens. Quel intérêt auraient-ils à les cacher, pour leur propre santé?» Pour Pierre Brennenstuhl aussi, délégué à la sécurité des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), «les personnes atteintes ne sont vraiment contagieuses que lorsque les symptômes avancés sont là (forte fièvre, vomissements, diarrhées). Mais, dans les pays développés, peu arriveraient dans cet état de faiblesse extrême aux urgences; on s’attend à ce que ces gens, se sachant à risque, auront consulté avant.» «Le système de tri et de détection fonctionne bien. Et si un cas nous échappait, une enquête d’entourage serait vite réalisée pour éviter toute propagation. Tout cela permet d’exclure une épidémie massive ici», assure Eric Masserey.

Dans les hôpitaux, on se dit bien préparé au cas où il faudrait gérer un cas d’Ebola. «Nous faisons le maximum», dit Laurent Kaiser, directeur du Centre des infections virales émergentes aux HUG, qui disposent de deux chambres hypobares (empêchant l’air de sortir) et d’un laboratoire d’analyse unique en Suisse. Au CHUV aussi, «nous ne cessons d’améliorer l’état d’information et de préparation du personnel, en lui donnant la possibilité de s’entraîner», dit Giorgio Zanetti, chef du Service de médecine préventive hospitalière, qui assure de plus pouvoir compter sur un «groupe de spécialistes formés et mobilisables en cas d’urgence».

«Même si notre personnel a l’habitude de s’occuper de patients en isolement, nous répétons les procédures en cas de contacts avec une personne atteinte par Ebola», abonde Pierre Brennenstuhl, délégué à la sécurité des HUG. Et d’expliquer que la phase la plus critique est le déshabillage du soignant après les soins: «Celui-ci pourrait être stressé, faire un faux geste et toucher ses muqueuses (yeux, bouche, etc.) avec ses habits de protection infectés. Pour l’éviter, il se déshabille donc en présence d’un collègue, qui lui indique, selon une séquence précise, comment le faire pour éviter tout problème. Car dans le cas espagnol, c’est probablement une faille dans cette chaîne sécuritaire qui a conduit à la contamination de l’aide-soignante.» Bref, «nous sommes blindés, dit Laurent Kaiser. Est-ce suffisant? Oui. Sommes-nous à l’abri d’un accident? Non.»

Autant aux HUG qu’au CHUV, on admet que la gravité de l’infection par Ebola couplée à une manière inhabituelle de travailler suscite des craintes au sein du personnel. «Elles sont légitimes, et s’expriment de manière variée, dit Giorgio Zanetti. Il ne faut alors cesser d’informer.»

Face à cette sournoise montée d’une certaine psychose, alimentée par les médias, Eric Masserey se dit «frappé par les proportions que prennent les choses en Occident, où il n’y a pour l’heure eu qu’un seul cas non importé. Si le risque n’est pas toléré, il faut se demander jusqu’où l’on peut ou doit aller dans la sécurisation du système, sachant qu’on ne peut pas empêcher les gens de voyager, et donc qu’un malade d’Ebola peut arriver chez nous.» «On ne peut pas commencer à faire croire à la population qu’on dispose dans les hôpitaux de multiples chambres d’isolation totale, c’est irréaliste», abonde Laurent Kaiser. Pour Pierre Brennenstuhl, «ces espaces hypobares ne sont pas absolument indispensables, car le virus Ebola ne se transmet pas par voie aéroportée». Des chambres équipées de sas permettant aux soignants de s’équiper et se déshabiller peuvent suffire.

«Pour faire face à toutes ces questions, les décisions doivent être prises selon la proportionnalité du risque, et notre expérience», souligne Eric Masserey, qui illustre ses propos d’un exemple: «Nous nous sommes demandé s’il fallait réserver en tout temps au CHUV une chambre hypobare pour un éventuel futur patient Ebola [l’hôpital en compte une quinzaine, dans divers services, ndlr]. Nous avons conclu que non, car le risque que cela survienne est moins grand que la nécessité d’utiliser cette chambre pour le cas réel d’une personne atteinte d’une autre maladie qui en aurait besoin.»

Dès lors, selon le médecin cantonal adjoint, vu le caractère inédit de l’épidémie, «et vu que la médecine occidentale n’est pas aguerrie pour gérer ce genre de situation», le «curseur du risque» et la détermination des pratiques à mettre en place varient selon les cantons, qui gardent leurs prérogatives concernant leur système de soin. Il se dit ainsi que certains cantons alémaniques, dont Zurich, placeraient les exigences de sécurité assez haut, au point de rechigner à traiter des patients Ebola. «L’Hôpital universitaire de Zurich est prêt à cela, dit Franziska Egli, du service de communication de la Direction de la santé zurichoise. Après la mise en chambre d’isolation, les mesures de sécurité seraient prises autour du patient et des soignants. Les protocoles sont adaptés en fonction des exigences nationales.»

Cette disparité d’appréciation dans les cantons rendait néanmoins jusque-là la collaboration intercantonale complexe. Aux HUG, on se dit par exemple peu favorable à l’éventuel transfert d’un patient infecté. Tandis que, dit Eric Masserey, «dans le canton de Vaud, nous y sommes préparés, vu la taille du canton et le nombre de portes d’entrée médicales possibles des patients potentiels», soit les hôpitaux régionaux amenés à procéder au dépistage précoce, voire à une première mise en quarantaine. «On doit changer d’échelle: chaque canton ne peut gérer seul toutes les questions qui se posent pour la prise en charge des patients Ebola», résume le médecin. Qui se réjouit donc que l’OFSP, souvent confiné à un rôle second, monte en puissance dans la coordination nationale. «Il y a une mutualisation des expériences; les protocoles vaudois de prise en charge sont ainsi traduits en allemand. En cas de souci, on sait aussi qui y appeler, et quand.» Selon Patrick Mathys, l’OFSP répertorie aussi quelles ressources sont disponibles dans quels cantons et assure la coordination avec les autres offices fédéraux concernés (tel celui des migrations) ainsi que la communication. C’est enfin à l’OFSP que reviendrait de décider, en accord avec la Conférence des directeurs cantonaux de la santé, dans quel canton devrait être soigné un patient Ebola si l’hôpital qui le diagnostique ne peut le garder. Autant de tâches que l’office devra de toute manière pleinement assurer dès 2016, avec l’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur les épidémies.

A Madrid, six personnes restaient hospitalisées jeudi à l’hôpital Carlos III. Parmi elles, l’aide-soignante infectée, mais aussi Juan Manuel Parra. Ce médecin urgentiste a dénoncé dans un rapport les conditions de prise en charge de l’aide-soignante: de la combinaison aux manches trop courtes, aux demandes sans réponse de transfert vers un hôpital spécialisé, son constat est accablant pour les autorités sanitaires espagnoles.

«Nous sommes blindés. Est-ce suffisant? Oui. Sommes-nous à l’abri d’un accident? Non»

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