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L’abus de médecine nuit gravement à la santé

Les progrès médicaux et la multiplication des thérapies ont leur revers: certaines prescriptions sont inutiles. La communauté scientifique attire l’attention sur ce phénomène aussi dangereux que coûteux

L’abus de médecine peut nuire à la santé

Traitements La multiplication des thérapies ason revers: certaines sont prescrites inutilement

La communauté scientifique attire l’attention sur ce phénomène aussi dangereux que coûteux

Excessivement administrées, certaines thérapies en seraient devenues mauvaises pour la santé. Dans un pays comme la Suisse où l’on bénéficie d’un système de soins à la pointe du progrès, les patients risquent de subir des examens ou des traitements inutiles – et parfois même préjudiciables pour leur santé. On parle de sur-diagnostic et de sur-traitement. A cela s’ajoutent d’importants coûts financiers: les prescriptions inutiles se chiffreraient à 200 milliards de dollars au niveau mondial, selon une estimation de l’Institut universitaire Darmouth, près de Boston, aux Etats-Unis.

Depuis 2010, la communauté médicale se mobilise contre cette dérive. Dès 2012, des sociétés de médecine américaines ont commencé à établir des listes de prescriptions à la fois courantes, coûteuses et sans bénéfice pour la santé du patient, à l’intention des praticiens. Une cinquantaine d’associations médicales se sont jointes à cette initiative baptisée Choosing wisely («choisir sagement»). Dont la Société suisse de médecine interne générale (SSMI), qui a publié sa propre liste l’année dernière. Invités par l’Association suisse du journalisme scientifique, plusieurs spécialistes de la question se sont réunis mardi et mercredi à Thoune pour discuter de ce mouvement «qui prend une ampleur mondiale», selon Richard Hurley, rédacteur en chef adjoint du British Medical Journal.

Président du directoire de la SSMI et directeur du département médecine communautaire, de premier recours et des urgences des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), le professeur Jean-Michel Gaspoz a présenté les cinq tests ou traitements à problème de la liste suisse. Il y a tout d’abord la radiographie du dos en cas de douleurs lombaires depuis moins de six semaines, sans gravité et diffuses. Puis le test de dépistage sanguin du cancer de la prostate (PSA) proposé à un patient asymptomatique sans évoquer les risques de complications. Mais aussi les antibiotiques prescrits en cas d’infections bénignes du nez, de la bouche, du pharynx ou du larynx: il s’agit le plus souvent de maladies virales, que les antibiotiques ne peuvent combattre puisqu’ils n’agissent que contre les infections bactériennes. Tout aussi inutile, la radiographie du thorax avant une opération chirurgicale chez un patient sans symptômes respiratoires. Enfin, la médication de l’acidité gastrique devrait être limitée dans le temps et subordonnée à la recherche de la plus faible dose efficace.

Toutes ces prescriptions sont courantes. Chaque année en Suisse, des milliers de sexagénaires se soumettent à un contrôle sanguin pour déceler un éventuel cancer de la prostate. Or, non testés, environ 50% des hommes de cet âge présenteraient une lésion micro-cancéreuse de la prostate, ce qui ne les empêcherait pas de vivre normalement et de mourir d’une autre cause. Même constat pour les tumeurs thyroïdiennes: si l’on dépistait par ultrasons toute la population, on trouverait vraisemblablement chez 50% des gens une anomalie de cette petite glande.

Pour sa première liste, la SSMI s’était volontairement limitée à cinq exemples. Mais un bon nombre d’autres examens, opérations ou traitements attendent d’être épinglés comme superflus. En particulier dans le domaine du dépistage du cancer et des technologies modernes d’imagerie médicale.

Dans le cas du cancer, le problème est lié au fait qu’il est souvent impossible de prédire comment une tumeur va évoluer. Il existe donc un risque de traiter des anomalies qui ne menaceraient pas la santé du patient si rien n’était entrepris. Le dépistage systématique de certains types de cancer (pancréas, poumon, peau, prostate, testicules, vessie, ovaires et cavité orale) n’entraînerait ainsi pas de bénéfice pour le patient.

Dans le domaine de l’imagerie médicale, on recense une bonne quarantaine d’examens qui ne présentent habituellement pas ou peu d’intérêt médical. Par contre, ils peuvent être dangereux. Un acronyme a d’ailleurs été inventé aux Etats-Unis pour qualifier les victimes de l’imagerie médicale moderne: Vomit (pour Victim Of Modern Image Technology). «Au cours des vingt-cinq dernières années, la dose de radiation médicale annuelle de la population a été multipliée par sept», affirme Jean-Michel Gaspoz. «Tout cela ne remet pas en question les progrès de la médecine et ne doit pas être interprété comme une incitation au rationnement, tient-il à préciser. Il s’agit de bon sens. Voilà le message que nous aimerions faire passer, aussi bien auprès des médecins que des patients.»

Les causes du sur-diagnostic sont connues. On citera l’amélioration constante de la précision des tests médicaux, ce qui permet de détecter des anomalies de plus en plus infimes. A cela s’ajoute l’abaissement des valeurs limites pour l’établissement des diagnostics. Certains experts parlent d’un excès de «précautionnisme». Résultat, au moins 90% de la population suisse présente au moins un facteur de risque d’hypertension ou de diabète, par exemple. Enfin, les médecins se plaignent que certains patients demandent à être rassurés par des examens – et ils admettent céder parfois afin de se protéger contre une éventuelle plainte pour faute professionnelle.

Que font-ils pour s’informer sur les meilleurs choix thérapeutiques? Le recours à l’avis d’un confrère ou d’un expert est l’une des solutions privilégiées, avec la recherche et la consultation d’études contrôlées. Il se pourrait que la tendance à s’appuyer sur la littérature scientifique augmente, tandis que le crédit accordé aux délégués médicaux, représentant l’industrie pharmaceutique, diminue. Tels sont quelques-uns des résultats préliminaires d’une étude effectuée à l’Unité d’évaluation des soins de l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive de Lausanne. Portant sur un millier de médecins suisses, elle devrait délivrer ses résultats définitifs dans le courant de l’année prochaine.

«Tout cela ne remetpas en questionles progrès de la médecine, il s’agit de bon sens»

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