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La souffrance des poissons reconnue

La Commission fédérale d’éthique admet que certains poissons peuvent souffrir, et appelle pêcheurs et pisciculteurs à les traiter avec respect

Les poissons peuvent-ils avoir mal aux écailles? Sans doute, répond la Commission fédérale d’éthique pour la biotechnologie dans le domaine non humain (CENH). Dans un rapport rendu public lundi à Berne, elle estime qu’il n’existe «aucune bonne raison de conclure que les poissons seraient insensibles» à la douleur.

Le document, rédigé à la lumière de la littérature scientifique et des débats entre membres de la commission, se veut prudent et reconnaît d’emblée «l’absence de certitude absolue quant à leur sensibilité». Il encourage toutefois pêcheurs, éleveurs et chercheurs à «utiliser les poissons avec attention et respect», ces animaux aquatiques devant «faire l’objet d’un respect moral indépendant de leur utilité pour l’être humain».

Cette prise de position peut surprendre, alors que les débats font rage entre défenseurs des animaux et pêcheurs professionnels. Le milieu scientifique n’est pas en reste, et les études sur la douleur des poissons ont des conclusions parfois diamétralement opposées. Jusque dans les années 1980, il était communément admis que les poissons se comportaient comme des machines et ne réagissaient à leur environnement que de façon réflexe. Une conception qui est peu à peu remise en question, et que la CENH a voulu examiner.

En 2003, une équipe de l’Université d’Edimbourg, en Ecosse, a ainsi affirmé que les poissons pouvaient bien souffrir. Dans leur expérience qui fait date, les chercheurs avaient enduit d’acide les lèvres de truites arc-en-ciel. En réaction, les truites s’étaient comportées différemment par rapport aux animaux contrôle: elles nageaient nerveusement et se frottaient la bouche contre le gravier au fond de leur aquarium, ainsi que sur les parois, signe qu’elles ressentaient effectivement une sensation désagréable.

Mais ces résultats ont été tempérés par la suite par plusieurs équipes, dont celle du zoologue James Rose, de l’Université du Wyoming. D’après ce dernier, dont les résultats sont parus en 2012 dans la revue Fish and Fisheries , les poissons ne peuvent pas sentir quoi que ce soit pour la simple et bonne raison qu’ils ne possèdent pas les structures nerveuses adéquates. Les réactions observées par l’équipe écossaise relèveraient non pas de la douleur, mais de la nociception, c’est-à-dire des réflexes.

«Il faut bien distinguer la nociception, phénomène inconscient qui consiste simplement en la remontée du stimulus douloureux vers le cerveau, de la perception douloureuse proprement dite», explique Jean-Marc Neuhaus, biologiste à l’Université de Neuchâtel et membre de la CENH.

Pour apprécier cette distinction entre nociception et douleur, il faut comprendre comment se propage le message nerveux. Chez l’être humain, la première étape se joue au niveau des nocicepteurs, ou récepteurs à la douleur. Il s’agit d’une multitude de protéines situées à la surface de la peau, mais également à l’intérieur de l’organisme. Leur rôle: avertir le cerveau d’un danger imminent.

Comment? En transformant les stimulations externes (par exemple une brûlure, une pression ou, dans le cas de l’expérience de 2003, une stimulation chimique) en un signal nerveux électrique. Une fois créé, ce signal remonte jusqu’au cerveau en empruntant certaines fibres nerveuses, nommées les fibres lentes et les fibres rapides. Les premières sont spécialisées dans les douleurs brèves et légères, tandis que les autres sont en charge des douleurs persistantes. Or ces dernières sont absentes chez les poissons, ce qui conduit les spécialistes à conclure qu’ils ne peuvent ressentir la douleur.

Autre différence selon James Rose, l’absence dans le cerveau des poissons du néocortex, la couche externe des deux hémisphères cérébraux, qui héberge les structures en charge de la perception consciente de la douleur. En l’absence de fibres lentes et de néocortex, le système nerveux des poissons ne fonctionnerait donc que par des réflexes. Pour en revenir aux truites arc-en-ciel, le comportement observé par l’équipe écossaise pourrait signifier qu’elles sont pourvues de nocicepteurs sensibles à l’acide, mais pas qu’elles ont bien ressenti une douleur. «Posséder des nocicepteurs est une condition nécessaire mais pas forcément suffisante pour ressentir la douleur», confirme Jean-Marc Neuhaus.

Mais l’absence de ces structures nerveuses ne permet pas pour autant d’affirmer que les poissons sont des animaux insensibles. On ne sait pas, par exemple, quand est apparue la sensibilité à la douleur. Etait-ce avant ou après que les premières espèces ne s’extirpent des océans pour coloniser les continents? «L’origine évolutive de la douleur demeure mystérieuse. Il n’est pas impossible que les poissons, ou d’autres espèces, la ressentent grâce à des structures différentes de celles des mammifères», explique Jean-Marc Neuhaus.

Malgré ces incertitudes, la CENH a donc estimé, en majorité, qu’«il est difficile de dénier toute sensibilité à la douleur au moins à certains poissons». Dès lors, ils doivent faire l’objet d’un respect sur le plan moral, a estimé une majorité des membres de la commission, comme l’a rappelé sa secrétaire, Ariane Willemsen.

En conséquence, la CENH a émis plusieurs recommandations pour une utilisation éthique des poissons, parmi lesquelles la limitation des souffrances des poissons pêchés, qui meurent par asphyxie et souvent après de multiples blessures, ou encore le fait de prendre en compte les besoins de chaque espèce dans le cadre de l’aquaculture. La commission souhaiterait également que la pratique de la pêche à la ligne soit soumise à l’obtention d’une attestation de compétence.

Plus inattendu encore, elle recommande l’interdiction, de manière générale, de l’utilisation des poissons à des fins de bien-être. Pisciculteurs et autres taquineurs de goujon ne sont donc pas les seuls dans le collimateur de la CENH: les amateurs de fish pedicure n’ont qu’à bien se tenir.

La pratique de la pêche à la ligne devrait être soumise à l’obtention d’une attestation de compétence

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