éthologie

Ballet dans l’alpage entre chien et loup

Le comportement des loups, des chiens de protection et des moutons a été filmé de nuit dans les Alpes. Des observations clés pour comprendre l’efficacité du chien à protéger le troupeau

Les loups gris, de la sous-espèce Canis lupus lupus, sont plus de 200 dans les Alpes franco-italiennes. 17 mâles et 7 femelles ont par ailleurs été identifiés en Suisse. Leur présence est vue d’un mauvais œil par les propriétaires de troupeaux ovins, qui ont subi de nombreuses attaques en 2014, surtout en France, où plus de 8400 bêtes ont été tuées entre janvier et novembre. 175 constats ont été reportés en Suisse pendant la même période, selon Agridea, l’association suisse pour le développement de l’agriculture et de l’espace rural.

Le chien de protection des troupeaux, comme le berger de la Maremme et des Abruzzes ainsi que le montagne des Pyrénées (appelé aussi patou) sont au cœur des discussions sur la gestion du loup. Ils sont présents traditionnellement depuis longtemps dans différents pays dont l’Italie, et réintroduits dans les régions nouvellement colonisées par les loups. Mais il existe peu de données scientifiques expliquant l’efficacité des chiens à protéger les troupeaux contre les loups. Les observations sur le terrain font défaut pour comprendre la dynamique comportementale entre les loups, les chiens et les moutons. Récemment, une équipe menée par l’éthologue jurassien Jean-Marc Landry, spécialiste du loup, s’est rendue dans les Alpes françaises et a compilé des observations nocturnes des interactions entre ces animaux grâce à une caméra thermique.

Depuis 2013, l’éthologue et ses collègues ont travaillé dans une région des Alpes maritimes et une autre du Var, plus précisément dans le Parc du Mercantour et le camp militaire de Canjuers, où vivent respectivement 5 et 2 meutes de loups. Pendant 90 nuits, l’équipe s’est rendue à proximité des troupeaux qui couchaient librement dans l’alpage, entre 1600 et 2500 mètres d’altitude. Ils ont filmé, du crépuscule à l’aube, les êtres vivants grâce à la chaleur corporelle détectée par la caméra infrarouge. Sur la centaine d’heures de film, l’éthologue et son équipe ont pu répertorier 47 interactions du loup avec le système pastoral (chiens et moutons).

Les images ont permis notamment d’analyser l’occupation du terrain par les loups. «Beaucoup d’entre eux passent à proximité des troupeaux sans s’y intéresser, alors que d’autres sont insistants et mènent des attaques répétées», explique Jean-Marc-Landry.

Lorsqu’il y a eu confrontation entre un loup et un chien, ce dernier a adopté un comportement proche de celui d’un prédateur face à sa proie: le chien a évalué le risque pendant la poursuite de son adversaire, comme le ferait un chien de chasse. «Mais il semble que le patou, même s’il paraît dissuasif dans la confrontation, n’est pas assez hargneux pour empêcher le loup de revenir, note le scientifique. On a aussi observé que ni le marquage du terrain par l’urine des chiens ni leurs aboiements n’étaient très efficaces contre les loups.»

Les images ont révélé un autre comportement étonnant: les loups et les chiens présentent des comportements de proximité, comme s’ils se toléraient tant que le prédateur reste à une certaine distance du troupeau. Jean-Marc Landry, perplexe, dit ne pas avoir encore d’explication à ce comportement: «Par exemple, un loup flaire un chien comme un mâle renifle une femelle en chaleur. Il existe donc des échanges différents du rapport prédateur-proie.»

Des rencontres sans agressivité peuvent aussi avoir lieu entre le loup et d’autres animaux tels que le renard, le sanglier ou le chevreuil. «Il existe toute une faune autour du loup qui cohabite avec cette espèce, commente l’éthologue. Un peu comme pour les grands fauves dans la savane africaine.»

Enfin, les vidéos ont aussi indiqué que la majorité des attaques du loup sur le troupeau ne sont pas efficaces: «Nous pensons qu’elles sont le fait de jeunes en train d’apprendre à chasser», explique Jean-Marc Landry. Il a observé par ailleurs que les moutons bougeaient souvent en masse (comportement appelé «flocking»), perturbant le prédateur et laissant aux chiens le temps d’intervenir.

Ces observations de nuit, qui ont fait l’objet d’une première publication au printemps dernier dans la revue Carnivore Damage Prevention News , «donnent des pistes de réflexion mais ont besoin d’être confirmées», d’après Jean-Marc Landry. Le scientifique projette, en collaboration avec des chercheurs de Strasbourg, d’équiper les chiens de colliers GPS ­couplés à des accéléromètres afin d’affiner les observations comportementales avec des données de positionnement et de vitesse de déplacement.

Les objectifs de ce travail sont multiples pour l’éthologue. D’un côté, il souhaiterait établir un «modèle de vulnérabilité» du troupeau sur 24 heures en superposant les activités des loups, du troupeau et des chiens de protection afin d’«éviter au berger de subir le stress constant de la présence du prédateur et d’accentuer la protection des troupeaux à certains moments de la journée». Par ailleurs, il voudrait confirmer sa théorie selon laquelle un élément important de l’efficacité du chien est son tempérament, et déterminer des éléments, comme l’agressivité, qui soient mesurables. «Les chiens pourraient être sélectionnés selon une équation de variables comme la force physique de l’animal, sa motivation et son agressivité», propose le biologiste. Une sélection qui doit, selon lui, aussi tenir compte du tourisme, très important dans les Alpes.

En Suisse, on compte environ 200 chiens de protection en fonction. «La situation en Suisse est différente de celle de la France, où la densité des loups est plus élevée. Une seule meute d’une dizaine de loups peuple les Grisons», explique Daniel Mettler, coordinateur en Suisse pour la protection des troupeaux, qui trouve par ailleurs intéressantes les observations de Jean-Marc Landry. Le spécialiste ajoute aussi qu’il est difficile d’anticiper l’évolution de ces populations d’animaux. «Si la situation change, il faudra rediscuter le rôle des chiens.»

«En France et en Suisse, la sélection des chiens avait pour but d’éviter les problèmes avec les touristes et les chiens de compagnie plutôt que d’empêcher les dégâts sur les troupeaux», remarque Ueli Pfister, directeur de l’association suisse des chiens de protection. La sélection a donc probablement favorisé des chiens de protection moins efficaces. Dans le débat sur la qualité des chiens, la question des facteurs influençant leur efficacité contre le loup reste ouverte. «Certains favorisent la sélection génétique des chiens, explique Daniel Mettler. D’autres préconisent plutôt un travail sur leur éducation. Les deux facteurs sont sûrement importants.»

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