Histoire des sciences

La plus ancienne publication scientifique fête ses 350 ans

La Royal Society britannique célèbre la parution en 1665 de la première revue scientifique. Et revient sur les travaux fondateurs publiés depuis

L’édition scientifique souffle ses 350 bougies

Histoire La Royal Society britannique célèbre la parution en 1665 de la première revue scientifique. Et revient sur les travaux fondateurs publiés depuis

En novembre 1660, une poignée de scientifiques se réunissent à Londres pour promouvoir l’apprentissage expérimental des mathématiques et de la physique. Le groupe reçoit le soutien du roi Charles II d’Angleterre, et fonde la Royal Society. Un philosophe et théologien allemand, Henry Oldenburg, en devient le premier secrétaire. «A l’époque, le mot science n’était pas encore utilisé, on parlait de philosophie de la nature», raconte Stuart Taylor, le responsable actuel des revues de la Royal Society. Les philosophes de toute l’Europe faisaient part de leurs découvertes dans des lettres adressées à Henry Oldenburg.»

Très vite, ce dernier imagine de créer un journal qui circulerait dans toute l’Europe. «Il avait proposé de le financer de ses propres deniers, tout en confiant à la Royal Society son organisation, et notamment la relecture des articles.» Et c’est ainsi qu’il y a 350 ans, en 1665, paraît le premier numéro de Philosophical Transactions, qui publie des lettres de savants. Le titre complet en était: «Comptes-rendus philosophiques donnant des témoignages de travaux, études et entreprises d’intelligentes [personnes] dans de nombreuses et vastes parties du monde». La revue pose les grands principes qui gouvernent toujours l’édition scientifique: dissémination des idées, constitution d’archives, établissement du principe de relecture par les pairs pour valider une publication, et enfin la priorité scientifique, qui associe chaque découverte à son auteur.

«Même s’il est vrai qu’il y a une forte concurrence entre les revues scientifiques, qu’elles appartiennent à des sociétés savantes ou, comme Nature, à des groupes privés, Philosophical Transactions a conservé son prestige, même dans les médias britanniques et européens», se réjouit Stuart Taylor. Deux numéros spéciaux publiés hier et mis en accès libre présentent les fac-similés de travaux importants, accompagnés d’une mise en contexte. Morceaux choisis.

Isaac Newton découvre la nature de la lumière

Publiée en 1672, la lettre adressée par Isaac Newton à la Royal Society raconte comment, après avoir décidé de s’amuser avec un prisme et un rayon de soleil produit par un trou dans un volet, il s’est aperçu qu’il était en train d’étudier la nature même de la lumière. Newton écrit avec une certaine suffisance, comme s’il était le premier à étudier la lumière, ignorant notamment des apports essentiels de René Descartes qui l’ont probablement guidé dans ses expériences. Alors que ses contemporains considéraient l’existence d’une lumière de couleur blanche comme un fait établi, se demandant comment se forment les autres couleurs, Newton affirme que la lumière blanche est formée d’une multitude de couleurs, qu’on peut séparer avec un prisme, et reformer avec un second. Des travaux qui seront très contestés pendant une trentaine d’années avant que ses collègues n’admettent son génie.

Un médecin inocule la variole à la famille royale

Quand paraît sa lettre dans Philosophical Transactions, le 1er janvier 1755, Hans Sloane n’est plus. Ce médecin d’origine irlandaise est décédé en 1753, après avoir servi trois monarques britanniques. Il est aussi à l’origine du British Museum, créé à partir des dizaines de milliers d’objets, livres et manuscrits qu’il a légués à la Couronne. Dans ses archives, Thomas Birch, secrétaire de la Royal Society et curateur du musée, déniche une communication de 1736 qu’il décide de publier. Hans Sloane y confirme que l’exposition à une petite quantité de matériel infectieux de la variole protège contre la maladie. Ce n’est pas une découverte puisque la pratique remontait aux années 1720. Mais Sloane démontre son efficacité et sa relative innocuité. D’abord sur six condamnés à mort en échange d’une promesse de libération, mais aussi sur des orphelins, et enfin sur des héritiers de la Couronne: Hans Sloane a convaincu la princesse de Galles, Caroline d’Ansbach, de faire «varioler» ses enfants.

La nature de l’air, un mystère élucidé

On connaît Joseph Priestley comme l’inventeur de l’eau pétillante, de l’eau mêlée de dioxyde de carbone qu’il destinait à soigner le scorbut et «autres maladies putrides». Mais ce théologien britannique féru de science a surtout apporté la première démonstration de ce que sont les gaz, dans une lettre publiée en 1772. A l’époque, l’air était considéré comme un élément chimique particulier et inerte. Ou encore, selon le chimiste Henry Cavendish, comme deux éléments: un air combustible (l’hydrogène) et un air ininflammable. Joseph Priestley décrit la longue série d’expériences qui lui permettent d’affirmer qu’un air est un état de la matière et que l’on peut en fabriquer toutes sortes: il en décrit huit, les airs «marin acide» (chlorure d’hydrogène), «nitreux inflammable» (oxyde nitreux), «nitreux rouge» (dioxyde d’azote), «alcalin» (ammoniaque), «acide vitriolé» (sulfure d’oxygène), «acide fluoré» (tétrafluorure de silicium), «très inflammable» (monoxyde de carbone) et «déphlo­gistifié» (du grec phlogistos, inflammable, pour l’oxygène). Tout est en place pour que s’accomplisse la Révolution chimique, notamment sous l’égide du Français Antoine Lavoisier.

La première signature féminine de l’Histoire

Au XVIIIe siècle, la science est une affaire d’hommes. Les femmes n’ont pas accès à l’université. La jeune Britannique d’origine allemande Caroline Herschel assiste son frère astronome, William. Une nuit de novembre 1786, elle observe une comète inconnue. Comment faire accepter sa découverte et obtenir qu’on l’associe à son nom? Caroline Herschel adresse une lettre au secrétaire de la Royal Society, Charles Blag­den. Dans ce courrier très habile, la jeune femme s’excuse de «le déranger pour décrire l’observation imparfaite d’une comète» et lui explique, très modestement, qu’elle ne doit cette découverte qu’à l’absence de William, qui voyage. Elle demande de «lui faire la faveur de communiquer ces observations aux amis astronomes de [son] frère». Blagden comprend le message: il publie cette lettre en janvier 1787, le premier article de l’Histoire signé par une femme. Quelques mois plus tard, Caroline Herschel deviendra aussi la première femme scientifique reconnue, en recevant un salaire accordé par le roi George III.

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