paléontologie

Outils très anciens cherchent propriétaires

Des pierres taillées vieilles de 3,3 millions d’années, les plus anciens outils du monde, ont été mises au jour au Kenya. Mais l’identité de ceux qui les ont façonnées est inconnue

Outils très anciens cherchent propriétaires

Paléontologie Les pierres taillées les plus vieilles du monde, datant d’il y a 3,3 millions d’années, ont été découvertes au Kenya

L’identité de ceux qui les ont façonnées est inconnue

On est encore loin du marteau, de la tablette ou du fer à friser, mais l’idée est là: il y a 3,3 millions d’années déjà, nos ancêtres façonnaient des outils. De rudimentaires pierres taillées récemment mises au jour sur un site paléontologique au Kenya en témoignent. Décrits ce jeudi dans la revue Nature , ces objets causent un fort émoi dans la communauté scientifique. Et pour cause: ils auraient été façonnés quelque 700 000 ans plus tôt que les plus anciens outils connus jusqu’alors. Un bond en arrière qui nous renseigne sur la manière dont l’utilisation des outils – une des caractéristiques fondatrices de la lignée humaine – est apparue chez nos ancêtres. Mais qui ne nous dit pas lequel d’entre eux s’est mis le premier à l’établi.

La découverte a eu lieu sur le site de Lomekwi, à l’ouest du lac Turkana au Kenya, une région aride connue pour sa richesse en vestiges paléontologiques. Des fouilles y ont été entreprises pendant deux années, en 2011 et 2012, par des archéologues du West Turkana Archeological Project, une mission de recherche conjointe de la France et du Kenya. Elles ont révélé l’existence de 149 objets en pierre au total. Les scientifiques ont évalué indirectement l’âge des outils encastrés dans les sédiments en estimant celui des couches de cendres volcaniques qui les entouraient. Une approche complétée par une mesure du magnétisme des sédiments eux-mêmes, qui renseigne également sur l’époque du dépôt. Verdict: ces outils remontent à 3,3 millions d’années.

Fabriqués à partir des matériaux volcaniques locaux, les objets revêtent des formes variées. Ils vont de petits éclats tranchants à des pierres dotées d’un coin taillé, en passant par des pavés et de très volumineux objets (pesant jusqu’à 15 kg pour l’un d’entre eux) ayant probablement servi d’enclume. Sur la base de ces découvertes, les archéologues estiment que deux techniques de fabrication différentes devaient être employées sur le site. Dans l’une d’elle, la pierre à travailler est maintenue à l’aide d’une main sur une enclume et frappée de l’autre main avec un pavé servant de percuteur. Dans l’autre technique, la pierre est directement percutée sur l’enclume. «La variété et la concentration de ces objets mais aussi leurs formes particulières, qui ne peuvent pas être obtenues par des processus naturels, indiquent clairement qu’il s’agit d’outils», estime Hélène Roche, de l’Université Paris-Ouest, directrice émérite du West Turkana Archeological Project.

«Cette découverte incontestable démontre qu’il existait déjà il y a 3,3 millions d’années des hominidés disposant des capacités motrices et cognitives nécessaires pour fabriquer des outils», renchérit Anne Delagnes, de l’Université de Bordeaux, spécialiste des premiers outillages de pierre. Les plus anciens outils connus jusqu’à présent, issus d’Ethiopie, remontent à 2,6 millions d’années. Ils ont été rattachés par les archéologues à la culture dite de «l’Oldowayen», du nom des gorges d’Olduvai en Tanzanie, où des outils similaires ont été découverts pour la première fois dans les années 1960 par les renommés chercheurs kényans Mary et Louis Leakey. «Cependant, les outils de pierre retrouvés sur des sites datant d’il y a 2,6 millions d’années, et qui ont été rattachés au complexe de l’Oldowayen, semblaient trop bien faits pour être le fruit des premières expériences de production d’éclats de pierre tranchants par des hominidés», note l’archéologue Erella Hovers, de l’Université hébraïque de Jérusalem, dans un article de commentaire accompagnant l’étude dans Nature .

Les préhistoriens se doutaient donc de l’existence d’outils plus anciens. Mais maintenant qu’ils en ont trouvé, d’autres questions surgissent. D’abord, sur l’identité de ceux qui les ont façonnés. Les outils de l’Oldowayen sont classiquement attribués à Homo abilis, le premier représentant du genre Homo. Or celui-ci n’existait pas encore il y a 3,3 millions d’années: le plus vieux fossile de cet hominidé, une mandibule récemment découverte en Ethiopie, remonte à 2,8 millions d’années (lire LT du 05.03.2015). Des hominidés plus primitifs vivaient cependant déjà dans la région de Lomekwi il y a 3,3 millions d’années. Parmi eux figurait un certain Kenyanthropus platyops, dont des restes ont été retrouvés à l’ouest du lac de Turkana; plus au nord, dans la vallée éthiopienne de l’Awash, vivaient des représentants de l’espèce Australopithecus afarensis, dont fait partie la célèbre Lucy.

«Il n’est pour l’heure pas possible d’attribuer les outils que nous avons découverts à un hominidé ou à un autre, mais il devait s’agir d’une espèce suffisamment forte pour transporter des objets très lourds. Sa morphologie se rapprochait probablement davantage de celle du chimpanzé que de l’homme actuel», note Hélène Roche.

L’autre mystère porte sur la place qu’occupent ces objets dans l’histoire des progrès techniques. Constituent-ils la première tentative de fabrication d’outils? Y a-t-il un lien entre ces objets et ceux de l’Oldowayen? Ces deux types d’outils, en tout cas, sont très différents: ceux de Lomekwi comportent beaucoup d’éléments massifs et témoignent d’une taille grossière; ceux plus récents de l’Oldowayen comprennent surtout de petits éclats tranchants et semblent le fruit d’une technique plus élaborée. D’après les auteurs de l’étude de Nature, les outils de Lomekwi pourraient représenter une étape intermédiaire entre une technique basée sur le martèlement, qui devait être celle des hominidés les plus anciens – technique également employée de nos jours par nos cousins chimpanzés pour ouvrir des noix coriaces –, et la taille d’objets à la main, qui va progressivement se raffiner.

«Chaque étape de l’évolution des techniques préhistoriques a pris un temps infini. C’est une histoire qui s’étale sur plusieurs centaines de milliers d’années et plusieurs espèces d’hominidés», explique Hélène Roche. Après les outils de l’Oldowayen, la grande révolution suivante est celle du biface, outil dont les deux faces opposées sont taillées pour former une sorte de lame. Les plus anciens de ces objets, datant d’il y a 1,76 million d’années, ont aussi été retrouvés à proximité du lac Turkana.

Fabriqués à partir de matériaux volcaniques, les objets revêtent des formes variées

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