Portrait

Avec son «Nutella du pauvre», l’homme sauve des enfants souffrant de malnutrition

Michel Lescanne a inventé une pâte à base de cacahuète qui a conquis la planète, surtout le pan le plus pauvre. Quelque 6 millions d’enfants malades en ont bénéficié en 2014. L’ingénieur est finaliste du Prix de l’inventeur européen

Navigateur aguerri, fou d’équitation, Michel Lescanne a créé une pâte à base de cacahuète pour lutter contre la malnutrition dans le monde

Le Français est finaliste du Prix de l’inventeur européen, décerné le 11 juin

Plumpy’Nut lui a fait faire le tour du monde, mais l’ancrage de Michel Lescanne est dans sa Normandie natale. C’est à quelques kilomètres de Rouen, au milieu des champs de blé et de colza, qu’il a inventé il y a vingt ans cette pâte à base de cacahuète et de petit-lait. Enrichie en vitamines et en minéraux, elle permet de sauver des enfants souffrant de malnutrition sévère. Près de 6 millions d’enfants en ont reçu en 2014.

Finaliste du Prix de l’inventeur européen, qui sera décerné le jeudi 11 juin, Michel Lescanne, 61 ans, a fait de sa société Nutriset une histoire de famille. Ses bureaux sont installés dans l’ancienne maison de ses parents, au milieu d’un élégant jardin qu’ornent de hauts arbres et des rhododendrons en fleurs. Ses cinq enfants ont grandi juste en face, dans une ancienne ferme au toit de chaume, et l’écurie abrite depuis peu un centre de recherche ultramoderne baptisé «Tweed», en mémoire d’un cheval cher au maître des lieux.

«L’histoire de Plumpy’Nut a démarré dans notre cuisine», s’amuse-t-il. Fils du créateur de la marque Mamie Nova, cet ingénieur agronome avait une carrière toute tracée dans la coopérative laitière dirigée par son papa. Mais en 1985, après un voyage au Sénégal, il préfère lancer sa propre affaire. Son idée? Mettre au point un super-biscuit pour combler les carences des enfants dans les pays pauvres. «C’était inédit. A l’époque, l’aide humanitaire consistait pour les politiques à écouler les surplus agricoles ou à faire des dons pour ouvrir aux entreprises des marchés», raconte-t-il. […]

Au début des années 1990, Michel Lescanne est rejoint par André Brienz, médecin nutritionniste à l’Institut de recherche pour le développement. Les deux hommes commencent par travailler sur un lait énergétique. Le produit facilite le travail des ONG sur le terrain mais il a un point faible: il doit être dilué dans de l’eau – qui, sur place, n’est pas toujours potable – et se périme vite une fois ouvert. Lancé en 1996, Plumpy’Nut apporte une solution à tous ces problèmes: chaque sachet blanc et rouge de 92 g contient une pâte de cacahuète prête à l’emploi que l’enfant peut consommer seule, comme une friandise. «Plumpy’Nut, c’est un peu notre madeleine de Proust. Nous en avons mangé toute notre enfance!» témoigne Faustine, sa seconde fille, qui a, elle aussi, rejoint l’entreprise à la fin de ses études.

[…] L’engouement des humanitaires n’est pourtant pas immédiat. «Les ONG se méfiaient du monde des affaires», se rappelle le chef d’entreprise. Au Soudan, confrontée à une situation d’urgence, une nutritionniste prend l’initiative d’en distribuer. C’est le premier succès de Plumpy’Nut, qui est ensuite testé officiellement au Tchad par Action contre la faim et en Ethiopie par l’ONG irlandaise Concern, avec à la clé une publication dans la prestigieuse revue scientifique The Lancet.

En quelques années, ce «Nutella des pauvres», comme le surnomme André Brienz, conquiert la planète. «Avant, les enfants souffrant de malnutrition devaient être hospitalisés, souvent loin de chez eux. Les mamans nous houspillaient, en nous disant que c’était impossible», se souvient Jean-Hervé Bradol, président de Médecins sans frontières (MSF) de 2000 à 2008. «Plumpy’Nut leur permet de rester à la maison, ce qui a complètement changé la donne. Il y a un avant et un après.» […] Son seul regret: qu’il ne soit pas plus largement accessible. «Compte tenu de son coût, il est réservé aux cas les plus graves, soit 10% des enfants souffrant de malnutrition dans les pays pauvres.»

Cette question vaut à Michel Lescanne une volée de bois vert de la part des ONG. Selon elles, Nutriset doit renoncer au brevet qui protège Plumpy’Nut pour permettre sa fabrication dans les pays pauvres. «Ce brevet nous protège contre les grands groupes et finance notre recherche», se défend l’inventeur, dont l’entreprise a réalisé l’an passé un chiffre d’affaires de 110 millions d’euros, avec une marge de 7%. «Nous avons appliqué au Plumpy’Nut le même raisonnement qu’aux médicaments, ce qui n’était pas juste», analyse avec le recul Jean-Hervé Bradol. «En réalité, brevet ou pas, les coûts de fabrication sont plus élevés en Afrique qu’en Normandie, où l’usine est entièrement automatisée. Le vrai problème, c’est le coût des matières premières.» […]

Troisième d’une famille de huit enfants, Michel Lescanne fait le choix de s’effacer devant sa fille aînée, Adeline, en 2012. Nommée directrice générale de Nutriset à 34 ans, elle a fait toutes ses classes dans l’entreprise. La fierté de son père? Le succès de Plumpy Field, un programme qu’elle pilote depuis 2005 pour développer la production de Plumpy’Nut dans les pays où il est distribué. Le réseau compte une dizaine de membres en Ethiopie, au Soudan, au Burkina Faso, en Haïti ou encore en Inde. Certains sont des franchisés, d’autres exploitent librement le brevet, qui expire en 2018 mais est déjà disponible en ligne quasi gratuitement depuis 2010. […]

Pour Michel Lescanne, l’avenir est déjà dans d’autres innovations: des compléments nutritionnels pour les jeunes enfants et les femmes enceintes, un Plumpy à base de soja ou encore un condiment vitaminé. «L’enjeu, maintenant, est de prévenir la malnutrition», martèle-t-il.

Mini-réplique d’une usine agro­alimentaire, Tweed est la version moderne de sa cuisine d’autrefois. Dans ce centre de recherche, son équipe développe «les aliments de l’an 3000», comme les appelle son ami François Pedrono: des boissons à base de graines pour remplacer le lait dans la cuisine et des plats traditionnels prêts à l’emploi «destinés à une population urbaine et aisée qui n’a pas le temps de passer cinq heures aux fourneaux».

Première création de Tweed, le Babenda, plat traditionnel burkinabé. Il sera commercialisé dans la première boutique de l’enseigne Barika, un autre «bébé» de Michel Lescanne. Ouverte depuis mars 2014 à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, elle propose exclusivement des produits locaux: des céréales, des épices, des biscuits et des fruits séchés, mais aussi des cosmétiques à base de karité, des lampes et radios solaires ou encore des filtres à eau. Cette boutique laboratoire permet de tester des produits «made locally for the locals», faits localement pour les locaux, loin des gammes standardisées imposées dans le monde entier par les géants de l’agroalimentaire. Une autre façon de réconcilier les affaires et l’humanitaire.

«Avant, les enfants souffrant de malnutrition devaient être hospitalisés, souvent loin de chez eux. Les mamans nous houspillaient»

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