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L’été où les Alpes ont fondu

Les micro-événements se multiplient en haute montagne. Barragistes, alpinistes, géologues, en Valais les hommes sont aux prises avec la nature. A très long terme, la communauté scientifique s’attend à des conséquences exceptionnelles

Pour échapper aux changements climatiques, il faut se réfugier en Suisse. C’est James Hansen, le directeur des sciences climatologiques à l’Université de Columbia, qui le dit. Interrogé par le magazine The Atlantic sur la montée des eaux qui érodent les côtes, il explique que notre pays prend les menaces naturelles au sérieux. Et se demande quelles sont les conséquences de la fonte des neiges dans les Alpes (lire ci-dessous).

Lagunes lunaires, pierriers et lichen, il y a comme une ambiance de fin du monde au fond du val d’Hérens. A la fin juillet, le glacier de Ferpècle s’était recroquevillé à 3500 mètres de hauteur. «D’habitude, la limite des neiges atteint cette altitude beaucoup plus tard dans l’été», explique Raphaël Mayoraz. Le géologue cantonal valaisan constate les dégâts des températures record d’un mois de juillet cinq degrés plus chaud que la moyenne calculée entre 1960 et 1990. Des dégâts qui vont en s’accélérant. Selon le service de surveillance mondial des glaciers de l’Université de Zurich, la vitesse de fonte est ainsi deux à trois fois plus rapide depuis 2001 que durant tout le XXe siècle. Les 680 glaciers valaisans reculent de cinq à trente mètres par an. Dans le même temps, l’épaisseur de leur couche de glace s’est rétrécie de cinquante centimètres à un mètre.

Avec la canicule, l’eau, la boue et les roches des glaciers s’échappent vers les fonds de vallée et les lacs de retenue. Le barrage de Gebidem souffre. Comme les autres. Le réchauffement du permafrost provoque de petits éboulements sur les bassins-versants. En aval du glacier d’Aletsch, le plus grand d’Europe, le béton coulé dans les années 1960 se dilate sous l’effet de la chaleur. Le mur de 122 mètres qui surplombe le village de Naters se déforme. Sur l’aménagement de Salanfe, sous le glacier du Ruan, les prises d’eau s’ensablent. «Parfois, il faut les dégager au pic et à la pelle», raconte Raphaël Leroy, l’ingénieur responsable du génie civil chez Alpiq. Il appelle ça des «interventions mécaniques». La fonte exceptionnelle des glaces dénude la moraine. Les blocs de roche et les gravats se libèrent de leur gangue glacée et obstruent les installations de captage. Il faut alors désensabler en ouvrant les vannes. Sur de nombreux ouvrages, les barragistes répètent l’opération tous les jours, et depuis le début juillet, parfois toutes les heures. En attendant, l’eau qui passe par-dessus les prises ne sera pas turbinée. Pour les électriciens, «c’est une perte énergétique».

Les lacs glaciaires naturels n’échappent pas non plus à l’augmentation des températures. Celui des Faverges, par exemple, apparaît désormais chaque été depuis quatre ans sur le glacier de la Plaine-Morte, au-dessus de Crans-Montana. Le 28 juillet, il a soudainement commencé à se vider. Pendant deux jours, les eaux de la fonte des glaces ont multiplié par cinq le débit de la Simme, une rivière qui serpente à travers l’Oberland bernois jusqu’au village de Lenk. Les sentiers pédestres ont été fermés. Par chance, l’eau s’est écoulée avec un débit constant. Pendant les fortes chaleurs, les poches d’eau retenues sous la glace menacent d’exploser sous la pression, créant des rivières de boue et de pierres, les laves torrentielles. Un rapport du Centre de recherche sur l’environnement alpin a décrit ce phénomène comme un signe possible de l’accélération du dégel du permafrost. Selon l’inventaire réalisé entre 1998 et l’an 2000, 51 glaciers valaisans sont ainsi susceptibles de présenter un danger.

Ceux du Bonnard et du Grabengufer menacent directement l’hom­me. Dans la vallée de Zermatt et le val d’Anniviers, ces deux glaciers rocheux avancent en direction des falaises qui surplombent Zinal et Randa. Des webcams et des appareils de mesure ont été installés pour un monitoring quotidien. A Zinal, le glacier Bonnard progresse d’un mètre chaque année en direction du village. Avec la canicule, Raphaël Mayoraz estime que «c’est une couche de 50 centimètres de glace qui s’est dégelée en trois semaines au lieu de tout un été». Fragilisées, les roches se détachent, et les boues viennent grossir les deux torrents qui convergent vers la station. Plusieurs dépotoirs avaient été construits pour retenir les avalanches de l’hiver. La commune d’Anniviers a dû les élargir et les surélever pour accueillir les 3500 mètres cubes annuels charriés par les laves torrentielles de la belle saison. Pour le géologue, «de nouvelles fortes chaleurs au mois d’août aggraveraient encore la situation». Le Grabengufer, lui, est à la fois pressé et pressant. Depuis les premières mesures en 2009, il avance de 30 à 40 centimètres par jour, soit près de 200 mètres par année. Ajoutés aux précipitations, ses matériaux solides ont causé des crues dans la vallée jusqu’à la construction de digues en 2012. En comparant les photos aériennes des années 1960 à 1980 avec celles des années 1990 à 2000, Reynald Delaloye a constaté que «la vitesse à laquelle les glaciers rocheux se déplacent a doublé». Le chercheur en géomorphologie alpine à l’Université de Fribourg a identifié onze amas de glace et de roche qui se déplacent à une vitesse de 2 à 3 mètres par an, dont cinq sont dangereux, tous situés dans le Mattertal, parce que directement connectés à des torrents. Au-dessus de Randa, les éboulements sont ainsi courants. Au printemps 1991, plus de 15 millions de mètres cubes se sont effondrés. En avril de cette année, un nouvel éboulement de 5000 mètres cubes s’est arrêté à un kilomètre des habitations. Face au soleil qui cogne, il arrive aussi que les mythes s’effondrent. Le 27 juillet, un bloc de pierre de cinquante mètres cubes s’est écrasé sur la voie italienne du Cervin. 25 alpinistes prisonniers d’une cabane à 3800 mètres d’altitude ont été forcés d’emprunter le versant suisse. La maire de Valtournenche a décidé de clore l’accès à la montagne, la fonte des glaces qui cimentent les blocs de pierre rendant la roche instable. Sur le Mont-Blanc, celle de Saint-Gervais a fermé le refuge du Goûter le 19 juillet, avant de le rouvrir discrètement le 31 juillet. Même si les guides déconseillent toujours l’ascension. «Ces points critiques ne sont pas nouveaux», analyse Reynald Delaloye. Pour le spécialiste du permafrost, la canicule, en réchauffant les sols gelés à des profondeurs variant entre dix centimètres et un mètre, a simplement rendu les éboulements mineurs un peu plus fréquents en haute altitude. «La croûte du pain dégèle et les miettes tombent», compare-t-il. Les événements exceptionnels, eux, sont des réponses à des variations de température enregistrées sur des décennies ou des siècles. Depuis les années 1980, le professeur assiste à un réchauffement des Alpes d’un degré et demi. C’est peu? Non, c’est énorme, de quoi fragiliser la glace jusqu’à des profondeurs de trente mètres.

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