Prix

Un Nobel pour les médecines tropicales

Le jury suédois a distingué des travaux qui ont contribué à lutter contre des maladies parasitaires, parmi lesquelles le paludisme

«Ces prix Nobel, c'est la récompense des deux grands succès de ces quarante dernières années en médecine tropicale.» Bernard Pécoul, directeur de la fondation DNDi (acronyme anglais pour Initiative pour les médicaments contre les maladies négligées), est satisfait du cru 2015 des prix Nobel de médecine et physiologie. Et il n'est pas le seul : Médecins sans frontières salue un «choix génial», le monde scientifique approuve dans son immense majorité.

Car le comité Nobel met cette année à l'honneur les travaux pionniers ayant abouti à la mise à disposition de traitements efficaces et bon marché contre des maladies parasitaires. La distinction est, comme c'est régulièrement le cas, partagée en deux volets. La première moitié est attribuée à l'Irlandais William Campbell de l'Université Drew dans le New Jersey, ainsi qu'au Japonais Satoshi Omura, de l'Université Kitasato à Tokyo. Leurs recherches ont permis de découvrir et de développer des médicaments à base d'avermectine, très utiles pour lutter contre les maladies liées aux vers parasitaires. Quant à la seconde moitié, c'est la Chinoise Tu Youyou, de l'Académie des sciences médicales chinoises, qui en bénéficie. Le jury prime sa découverte d'une molécule, l'artémisinine, utilisée pour combattre le paludisme.

Remède ancestral

Est-il encore nécessaire de présenter cette maladie (encore appelée malaria), qui frappe 300 millions de personnes chaque année et en tue 650000 dans le même temps ? Transmise par les piqûres de moustiques, elle est provoquée par un parasite, le plasmodium, qui s'attaque aux globules rouges et provoque de terribles fièvres, voire des lésions cérébrales parfois fatales.

Historiquement, des remèdes à base de quinine étaient administrés aux malades. «Mais on a assisté à une émergence de la résistance du parasite en Asie du sud-est dans les années 1980, résistance qui a gagné les autres continents dix ans plus tard», raconte Bernard Pécoul. Face à l'accroissement de la mortalité qui s'en est suivi, les autorités sanitaires ont recommandé les traitements à base d'artémisinine, la molécule découverte par Tu Youyou à la fin des années 1970. Depuis 2000 ans, médecins et apothicaires chinois soignent les fièvres et le paludisme grâce à des décoctions de feuilles d'un petit arbuste, l'armoise annuelle ou Artemisia annua. «Le traitement n'a donc rien de très nouveau, explique Blaise Genton, chef du Centre de vaccination et médecine des voyages à la Policlinique médicale universitaire (PMU) à Lausanne. Mais Tu Youyou l'a formalisé et optimisé». Se plongeant dans les traités de médecine chinoise ancestrale, la biochimiste a fidèlement reproduit les préparations pharmaceutiques afin d'obtenir des centaines d'extraits végétaux. Un beau jour, bingo ! L'un de ces extraits améliore considérablement l'état de santé de souris malades. Ne lui reste alors plus qu'à isoler le principe actif:l'artémisinine était née. Son importance se résume simplement: la totalité des traitements anti-paludisme actuels sont des dérivés de cette molécule. Grâce à elle, le paludisme recule à nouveau, même si des résistances commencent à émerger en Asie.

Vers parasitaires

La deuxième moitié du prix renvoie à un autre succès de la médecine tropicale: le combat contre les maladies provoquées par des vers parasitaires, parmi lesquelles l'onchocercose (ou cécité des rivières) et la filariose lymphatique, qui provoque des oedèmes géants au niveau des jambes et des testicules. C'est le microbiologiste Satoshi Omura qui a le premier découvert chez un genre de bactéries, les Streptomyces, certaines propriétés anti-parasitaires dont il espérait qu'on découvrirait plus tard quelque application thérapeutique. William Campbell a exaucé ce vœu. Etudiant des bactéries sélectionnées par Satoshi Omura, le biologiste irlandais remarque dans les années 1980 que l'une des espèces, Streptomyces avermitilis, est particulièrement efficace pour repousser les infections parasitaires chez l'animal. Il décide alors d'isoler le principe actif à l'oeuvre chez ces micro organismes et le nomme avermectine, substance qui sera par la suite améliorée par les laboratoires Merck et nommée ivermectine. Ayant réalisé d'énormes profits pour les traitements des animaux, le laboratoire américain a annoncé en 1987 qu'il fournirait gratuitement l’ivermectine pour le traitement humain aussi longtemps que cela serait nécessaire. «La lutte contre ces maladies négligées a complètement changé grâce à ces travaux, souligne le directeur de l'Institut tropical et de santé publique suisse Jürg Utzinger. Grâce à ces médicaments mis à disposition gratuitement, nous avons pu faire reculer de manière spectaculaire ces maladies extrêmement handicapantes et stigmatisantes».

Pour Blaise Genton, ce Nobel pour Tu Youyou est «une excellente chose pour les médecines non occidentales, que nous avons tendance à considérer avec suspicion». Quant à Bernard Pécoul, il y voit un Nobel récompensant les «médecines basées sur des produits naturels qui ont fait leur preuves». Mais le médecin rappelle que «ces deux succès sont aussi deux exceptions. La plupart des maladies tropicales n'intéressent ni les laboratoires, ni les investissements publics. Espérons que ce prix Nobel fasse évoluer les choses.»

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