ESPACE

«Ma vision? Créer un village lunaire, avec d'autres nations»

Johann-Dietrich (Jan) Wörner a pris le 1er juillet les rênes de l'Agence spatiale européenne ESA. Pour cet ingénieur de 61 ans, ancien directeur de l’agence spatiale allemande DLR, «les collaborations spatiales permettent de créer des ponts en cas de crise sur la Terre». Entretien exclusif, à Paris

- Jan Wörner, aimez-vous les publicités?
– Oui.

– Celle de Noël du grand magasin anglais «John Lewis», très attendue comme chaque année, met en scène une fillette découvrant sur la Lune, dans sa longue-vue, un vieillard y habitant. [Jan Wörner la visionne, et sourit]. A l’exemple de cette vidéo, l’on assiste à un regain d’intérêt du public pour l’espace. Comment l’expliquer?
C’est vrai, de nombreuses sociétés utilisent le thème de l’espace pour leurs publicités. Pourquoi? Revenons un peu en arrière. On regroupe aujourd’hui sous le terme «Industrie 4.0» les objets connectés à Internet, la robotisation intelligente de l’industrie, etc. Pour rappel, l’«Industrie 1.0», c’était l’ère de la machine à vapeur; 2.0: la production de masse; et 3.0: l’automatisation de cette production. Il en va aujourd’hui de même dans le domaine spatial. L’«Espace 1.0», ce fut l’astronomie; 2.0: la conquête spatiale; 3.0: l’internalisation de l’espace et la coopération, qui a abouti à la Station spatiale internationale (ISS).

A l’ère 4.0, le spatial fait partie de notre vie quotidienne (GPS, services météo, etc.) et se veut source d’inspiration. Le grand public montre une attitude détendue et intéressée envers l’exploration spatiale. Il est en quête de rêves, à l’heure où les drames migratoires et humanitaires marquent les esprits. L’espace peut répondre à ces besoins profonds. La Lune a de tout temps fasciné l’homme, occupant une place à part dans son imaginaire. En témoignent de nombreux contes et récits, ceux de Jules Verne en particulier. Abandonnée par l’homme depuis 43 ans, elle reste le seul astre atteignable par des missions habitées avec la technologie actuelle, mais demeure mal connue. Pour les scientifiques, si la Terre a changé massivement depuis sa formation à cause de la végétation et des animaux, la Lune, elle, constitue une «archive silencieuse» du système solaire. Si la Terre et la Lune ont une origine commune, mieux comprendre cette dernière est crucial.

– Lors de votre entrée en fonction, le 1er juillet 2015, vous avez dit vouloir impliquer le public dans vos actions, à travers des discussions ouvertes. Qu’en attendez-vous?
– L’ESA repose pleinement sur ses Etats membres, donc sur leur degré de contentement et, en cascade, sur celui de leurs citoyens, qui payent leurs impôts dans ces pays. Leur donner la parole est doublement utile. Ces «jam sessions» (comme j’appelle ces forums) ont pour but de faire émerger des idées de rupture, tant on est plus intelligent tous ensemble. De plus, elles permettent au public de s’identifier à l’ESA, aux nouvelles technologies, une nécessité pour développer notre société industrialisée. Nous avons déjà commencé, avec pour premier sujet de débat justement les migrations. Dans ce domaine, le spatial peut fournir des solutions afin d’aider à prévenir les déplacements massifs de population. Car personne ne devrait être heureux que les personnes les plus qualifiées d’un pays le quittent.

– Au «Temps», nous avons aussi demandé à nos lecteurs quelles questions ils vous souhaitaient vous poser (Voir ici les questions de nos lecteurs). D’aucuns ont insisté sur la nécessité de cibler la Lune. Or vous venez d’avancer le concept de «village lunaire»…
– Oui. Nous disposons aujourd’hui de l’ISS (avec les Etats-Unis, le Canada, le Japon et la Russie). C’est une belle réussite, un peu chère peut-être. Avec à bord moult expériences scientifiques irréalisables sur Terre. Or il y aura un après-ISS. Avant de mettre quelque idée que ce soit sur la table, j’ai agi de manière typiquement germanique, en listant les besoins minimaux à inclure dans le prochain projet. Ensuite sont apparues les solutions possibles pour les satisfaire. Il y en a deux principales. La première serait de pouvoir aller fréquemment en orbite basse pour mener des recherches dans un environnement sans gravité, sans les complications liées à l’ISS. Avec une petite navette spatiale par exemple. L’autre vision consisterait à établir un «village» sur la Lune, avec plusieurs partenaires, et diverses compétences et ambitions (robotiques ou humaines; scientifiques ou économiques, voire touristiques; en considérant la Lune comme destination en elle-même ou comme étape avant d’aller plus loin dans l’espace). Cette multitude d’intérêts, qui dépendent de chaque Etat, doit être couverte.

Image de synthèse d'une base lunaire construite à l'aide d'élément imprimés en 3D avec du régolithe lunaire ESA

– Dans quelle mesure cette vision est-elle réaliste? L’ESA a même évoqué l’idée d’imprimer en 3D, sur la Lune, les éléments d’une base future…
– A chaque fois que l’homme (ou un robot) s’est approché d’un astre du système solaire, il y a tout apporté, et parfois rapatrié ce qu’il a pu. Jamais nous n’avons utilisé les ressources présentes à destination. Sur la Lune, pourquoi ne pas exploiter l’hydrogène et l’oxygène dans les systèmes de propulsion servant à revenir sur Terre? Surtout, il y a du régolithe [poussières produites par l’impact de météorites, ndlr.], un matériau idéal pour fabriquer du béton. De quoi ériger moult structures, tel un observatoire astronomique sur la face cachée. Mais il ne faut pas imaginer un «village» de maisons, de rues. Il faut plutôt y voir une idée pour fédérer les efforts.

– Quelle est l’échelle temporelle pour cette vision?
– Il n’y en a pas. Mais il y a une certitude: l’exploitation de l’ISS s’achèvera entre 2020 et 2030, l’on ne sait pas exactement quand. L’avantage d’un village lunaire est qu’on peut le développer plus simplement; pas besoin, comme avec l’ISS, d’avoir un premier module pour faire croître l’ensemble. L’on peut lancer le projet en combinant les divers systèmes (base, robots, etc.) que planifient plusieurs pays – Russes et Chinois en tête.

– Pourquoi ne pas faire l’impasse sur la Lune et viser directement Mars?
– Cela relève d’un immense défi du point de vue des systèmes de propulsion, et implique pour l’heure des inconnues liées aux radiations reçues durant le périple ou aux aspects psychologiques. Il faut envisager plus qu’un simple aller-retour – comme vers la Lune –, préparer des missions visant à exploiter les ressources sur place. Dans cette vision s’étalant sur des décennies – qui est notamment celle des Etats-Unis – la Lune est une étape. Il faut donc privilégier une approche intégrant mieux tous les aspects et buts d’un tel périple, et ne pas se focaliser uniquement sur le trajet.

– Les partisans d’un voyage direct vers Mars pointent surtout le manque de volonté des gouvernements…
– Non. On ne dispose aujourd’hui pas de solutions technologiques à des coûts raisonnables. Surtout, il faut cesser avec ces idées stupides d’«aller-simple», comme le projet MarsOne. Ce n’est éthiquement pas acceptable.

Image de synthèse de ce à quoi pourrait ressemble une base sur Mars dans le projet MarsOne

– Des astronautes, tel Claude Nicollier, se disent pourtant prêts pour une telle aventure sans retour
– En tant que société, sommes-nous prêts à accepter cela? Je pense que non. Les désirs personnels et les responsabilités sociétales doivent toujours être prises en compte ensemble.

– L’exploration avec les robots élude ces questions. En mars 2016, puis en 2018, l’ESA va lancer les deux volets d’ExoMars. Qu’attendre de cette mission?
– Nous menons ce projet avec la Russie. En 2016, nous lancerons une sonde qui orbitera autour de Mars, ainsi qu’un module de descente qui servira de démonstrateur. En 2018 suivra un rover qui ira chercher des traces de vie en forant à 2 mètres sous la surface martienne.

– Un autre personnage a Mars dans son viseur: l’entrepreneur américain Elon Musk. Comment percevez-vous l’intrusion d’acteurs privés dans le secteur spatial?
– Cela fait partie de cet «Espace 4.0» décrit plus haut. Nous assistons déjà à la commercialisation de l’espace, dans le domaine des télécommunications et celui des lanceurs – Arianespace est une société semi-privée. Je me réjouis que des firmes actives hors du spatial s’y positionnent désormais, comme SpaceX d’Elon Musk [qui promeut des lanceurs à bas coûts], Google [avec ses projets lunaires] ou d’autres. Cela apporte un nouveau dynamisme, et des idées novatrices qui bouleverseront le marché du spatial public. Le rôle des Agences spatiales va changer dramatiquement.

– Dans ce marché des lanceurs en pleine mutation, la réponse de l’ESA est la future fusée Ariane-6. Mais l’ESA peut-elle donner la réplique?
– Il est vrai que le tableau général a beaucoup changé ces dernières années, à cause de la société d’Elon Musk mais aussi d’autres compétiteurs, comme le Japon, ou d’autres sociétés américaines. Nous ne devons pas copier SpaceX, mais définir une solution européenne aux besoins actuels. Ariane-6 n’est pas une réponse à SpaceX, mais a été pensée – disons – sous la pression d’une certaine compétition. L’intention de la développer était antérieure aux succès de SpaceX. La technologie est similaire à celle d’Ariane-5, ce qui rend l’ensemble meilleur marché, plus fiable.

– Et réutilisable, comme devraient l’être les fusées d’Elon Musk, ce qui serait une révolution?
– Ce n’est pas un objectif principal. Les lanceurs de SpaceX utilisent davantage de moteurs que ceux d’Ariane, ce qui justifie d’imaginer de pouvoir les réutiliser. Du point de vue de la politique industrielle de l’Europe, appliquer cette même stratégie serait une catastrophe, tant il faudrait limiter la fabrication de moteurs, au risque de perdre un savoir-faire. Or il est crucial pour l’Europe de pouvoir maintenir à tout moment notre capacité d’un accès indépendant à l’espace.

– Comment rester à la page?
– Le plus important, c’est le changement de gouvernance. Jusque-là, dans les projets, l’ESA définissait tout, jusqu’au diamètre des boulons. Et l’industrie produisait tous les éléments nécessaires à mener nos missions à bien. Désormais, cette dernière reçoit un cahier des charges précis, des fonds et un calendrier. Et doit agir dans ce cadre, sans que l’ESA interfère. A elle d’optimiser les processus. L’avantage de procéder ainsi? La responsabilité d’aboutir à un succès et un produit compétitif se trouve du côté des industries. Celles-ci ressentent la pression du marché, d’autant qu’elles sont amenées elles-mêmes à investir – l’on parle de 400 millions d’euros pour Ariane-6. Ensuite, nous envisageons vraiment une «famille» de lanceurs européens. A ce jour, nous proposons dans le catalogue européen: [la grande] Ariane-5, [la moyenne] Soyuz et [la petite] Vega, avec chacune ses propriétés. Désormais, l’idée est d’avoir des Ariane-6 avec un nombre variable de boosters, de manière à pouvoir accueillir différents volumes de charge utiles. Et aussi d’utiliser ce booster comme étage de propulsion principal de Vega.

Le trio de lanceur actuellement proposé dans le "catalogue" d'Arianespace

– Une autre branche de cette nouvelle ère du spatial, appelée «Newspace», est celle du tourisme spatial. Quel essor lui voyez-vous?

– Ce secteur va se concrétiser. Le crash en 2014 de l’avion suborbital SpaceShip2 de Virgin Galactic ne signifie en rien sa fin, de même que le drame du Costa Concordia n’a pas annihilé le marché des croisières. Les gens veulent voir la Terre depuis l’espace. Et selon les astronautes, c’est une expérience extrêmement spéciale; eux souhaitent qu’elle soit partagée par un maximum de personnes, afin que celles-ci se rendent compte de la fragilité de notre planète.

– N’est-ce pas un marché de niche, les tickets coûtant environ 100’000 francs?
– A ses débuts, le transport aérien l’était aussi… Personne ne sait pas ce qu’il va se passer. Par contre, il est certain qu’il y a des investisseurs et des sociétés prêtes à relever le défi.

– Vous avez parlé de collaborations. Lors de votre première conférence de presse publique, en juin, il a beaucoup été fait mention de la Russie (avec qui l’ESA développe ExoMars et la mission lunaire Luna27) et de la Chine (mission Smile d’étude du soleil, séjours d’Européens à bord de la futur station spatiale chinoise), mais moins des Etats-Unis…
– C’est parce que la Nasa est pour l’ESA un partenaire historique et principal. L’arrivée sur la scène de la Chine est intéressante, qui a un programme spatial très déterminé. Avec la Russie, la coopération est relax et positive.

– Quand bien même l’Europe a actuellement des relations politiques tendues avec ce pays…
– Justement, c’est «grâce à» la situation actuelle que nos relations spatiales sont bonnes et nécessaires. Le lancement de l’astronaute allemand Alexander Gerst s’est déroulé sans accroc l’an dernier, en présence des délégués russes, européens et américains, trois semaines après la prise de la Crimée par la Russie. Nous travaillons tous ensemble depuis 1975 et le rendez en orbite des vaisseaux Apollo et Soyouz, en pleine guerre froide… Je ne cesse de le rappeler: la science en général, et l’espace en particulier, créent des ponts lorsque surgissent des problèmes terrestres. On doit exploiter ce levier pour renforcer les collaborations entre pays, mais sans oublier nos valeurs, les droits humains, les questions de propriété intellectuelle.

– La Nasa, avec qui la relation est toujours présentée comme «sans nuage», n’a pas toujours bien traité l’ESA, comme lorsqu’elle a abruptement quitté le projet ExoMars…
– La Nasa est un partenaire fiable. Parfois, à cause de décisions politiques du côté américain, cela nous cause des soucis, comme avec ExoMars. Un autre exemple est l’observatoire volant Sofia, géré conjointement par la Nasa et l’agence spatiale allemande DLR, que l’agence américaine a subitement cessé de soutenir. Ce genre de retournement peut arriver avec tous les partenaires. Cela ne m’empêche pas de me battre pour des coopérations. En l’occurrence, l’ESA développe pour la Nasa le module de service du futur vaisseau d’exploration Orion, module conçu à partir du cargo de ravitaillement automatique ATV, qui fut l’un des récents immenses succès de l’ESA.

Image de synthèse du futur vaisseau spatial américain Orion NASA

– Dans l’exploration spatiale, l’un des arguments pour privilégier la présence de l’homme par rapport aux seuls robots est que les premiers peuvent décider in situ, tandis qu’il faut envoyer des commandes depuis la Terre aux seconds. Les rapides développements en intelligence artificielle (IA), permettant d’attribuer une beaucoup plus grande autonomie aux robots permettront-ils de les préférer définitivement à l’homme?
– L’homme autant que les robots sont nécessaires. Et dans les meilleurs cas, on peut les utiliser ensemble. Par exemple, le prochain défi est d’amener des astronautes vers la Lune ou Mars et là, de leur faire téléguider des engins se posant sur l’astre; un domaine dans lequel l’ESA est très qualifiée. Il faut recourir aux humains dans l’espace, pour plusieurs raisons. La première est que toutes les expériences médicales sur des humains pour préparer des voyages spatiaux ne sont possibles qu’avec… des organismes humains. La raison principale est que le meilleur des systèmes d’IA aura toujours de la difficulté lorsqu’il s’agira de «décider». Il est possible de programmer dans un ordinateur une logique de décision. Mais songez à toutes celles que vous prenez au jour le jour: quel pourcentage se base sur la seule logique? Il est faible. Si c’est logique, ce n’est plus une décision. Une décision émarge de la logique, n’est l’apanage que de l’homme. Et le restera même dans le futur. Par ailleurs, les humains sont meilleurs que les robots pour trouver des solutions à des situations très complexes. Enfin, les humains ont toujours été attirés par des exploits inédits, comme gravir l’Everest. Mais quel était l’objectif d’une telle prouesse? Entre autres inspirer le public, les jeunes générations. Le peut-on aussi avec un robot? J’en doute.

– La mission Rosetta, fin 2014, a pourtant passionné les foules. Faites-nous rêver avec les prochains défis de l’ESA?
– ExoMars en fait partie. Creuser dans le sol martien est un réel challenge. Bepi-Colombo, qui sera lancée vers Mercure en 2017, en est un autre. Et puis, il y a LisaPathinfinder, dont le lancement est prévu le 2 décembre et qui servira de précurseur à Lisa. Cette mission aura pour but de détecter les fameuses ondes gravitationnelles [des ondulations de l’espace-temps, ndlr]. C’est fantastique de se dire que l’on va dans l’espace pour vérifier une des prédictions d’Einstein sur le fonctionnement de l’Univers.

– La Suisse co-préside le Conseil de l’Esa. Le fait-elle à satisfaction?
– En partenariat avec le Luxembourg, la Suisse fait de l’excellent travail, en unifiant les forces en Europe. Pour voir naître les «Etats unis d’Europe», il faudra encore un peu de temps – l’on observe même un rétropédalage actuellement. Mais avoir une «Europe spatiale unie» est déjà possible, et là, la Suisse joue un rôle important.

– Même si la Suisse n’est pas dans l’Europe…
– A-t-on parlé ici de l’Union européenne? Non. La Suisse fait entièrement partie de l’Europe (spatiale).

– Pour une de nos lectrices, au lieu de regarder vers l’espace, il serait temps de s’intéresser plus à l’état de la Terre…
– Il n’y a aucune contradiction à aller aussi dans l’espace. Jadis, les Terriens ont envoyé des robots vers Venus pour l’étudier. Et y ont découvert une atmosphère, un effet de serre, et ses conséquences. C’est grâce à ces études que l’on s’est aperçu qu’il y avait un effet similaire sur Terre. Mieux étudier l’Univers induit une meilleure compréhension de notre planète. Si l’on se concentre uniquement sur ce qu’il y a sous nos pieds, on est perdu.

Jan Wörner, directeur général de l'ESA depuis le 1er juillet 2015 Edouard Caupeil / Edouard Caupeil
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