NIVOLOGIE

Ce que racontent les vidéos amateurs d'avalanches

De plus en plus d'amateurs filment des avalanches à l'aide de leurs portables. Ces vidéos impressionnantes, montrant divers types de coulées, permettent d'expliquer leur puissance et leurs effets dévastateurs. Elles sont aussi utiles aux nivologues

Les massives chutes de neiges dans les Alpes expliquent la quantité d'avalanches répertoriées ces derniers jours, dont certaines meurtrières, comme encore lundi en Savoie. Qu'elles aient ou non une issue tragique, ces coulées, déclenchées artificiellement ou spontanées, sont souvent filmées par des quidams équipés de téléphone portable, et sont diffusées sur les réseaux sociaux. Des images dont le caractère amateur accentuent souvent le côté effrayant.

Que racontent donc ces images? Les explications de deux spécialistes.

Nuage de poudreuse contre torrent de neige

Première observation: ces avalanches se classent – en gros – en deux groupes. Les premières génèrent un important nuage de neige poudreuse, qui évolue en volutes comme la nuée de cendres d'une éruption volcanique s'étendant vers le ciel; c'est ce que montrent les films tournés aux environs de Zinal le 13 janvier (à voir ici), sur la route de Zermatt (à Randa) le 14, et surtout le 16 aux Diablerets, le village finissant par entièrement disparaître dans un cumulus de flocons gonflant au raz du sol!

Les secondes, comme celle de Saxon le 15 janvier 2016 dans laquelle on voit un torrent de neige traverser une route, ressemblent davantage à un relativement lent mais puissant flot de lave blanche. «La forme et l'écoulement de l'avalanche dépendent essentiellement de trois paramètres: la densité de neige, sa teneur en eau, et la raideur de la pente», résume Robert Bolognesi, nivologue et directeur du bureau Meteorisk, à Sion.

«Or très souvent, l'on se situe entre ces deux extrêmes: les avalanches contiennent autant une partie formée d'aérosols (neige poudreuse) que, cachée en dessous, une partie coulante», ajoute François Dufour, responsable de l'antenne valaisanne de l'Institut pour l'étude de la neige et des avalanches (SLF). Son équipe a d'ailleurs déclenché le 19 janvier 2016, comme chaque année si elle le peut, une telle avalanche mixte, «typique de l'hiver et de la neige froide», dans la vallée de la Sionne, afin d'étudier ses paramètres dynamiques à l'aide de divers instruments. Et l'on y devine très bien les deux composantes, qui ont chacune des effets plus ou moins marqués.

Le «nuage de poudreuse», d'abord. «En pleine pente, plus que sa densité, qui n'est pas très grande, de l'ordre de 20 à 50kg/m3, c'est sa vitesse de déplacement qui est très dangereuse, le nuage raflant tout, comme une tornade, en allant tout droit vers le bas, sans respecter les plis du terrain», dit Robert Bolognesi. Cette vitesse peut en effet atteindre les 250 km/h, soit autant que les rafales les plus fortes de l'ouragan Lothar en 1999.

«Puis lorsque ce nuage vient, au bas de la pente, buter sur le versant opposé, il perd en force, se développe en hauteur, avec toutefois de possibles bourrasques à l'intérieur. Le souffle généré dans toutes les directions n'est plus que de quelques dizaines de km/h, de quoi impressionner tout de même [comme à Randa, ci-dessous], et de faire tomber une personne peu stable, mais sans la mettre en perdition.»

Le risque est alors ailleurs: «Si l'on est pris dans un tel nuage, il faut s'obstruer les voies respiratoires, sous peine d'avaler quantité de particules de glace qui, en fondant dans les poumons, peuvent conduire à la noyade, explique François Dufour. Ce cas de figure n'est pas exclu, mais finalement assez rare, car nous avons tous le reflex de nous protéger.» Ainsi, les personnes assises dans les voitures sur la route de Zermatt, que l'on voit reculer sous la menace sombre de la nuée neigeuse approchante, sont-elles peu en danger, selon le spécialiste.

Autant dire que rien ne résiste, ni un mur de maison, encore une voiture qui se trouverait sur la route de Saxon

Concernant les avalanches de neige lourde, c'est-à-dire à la teneur en eau plus ou moins élevée, comme celle de Saxon, le péril est d'une ampleur plus sournoise. «Ces coulées, typiques du printemps, peuvent aller plus lentement – quelques dizaines de km/h –, mais elles sont très denses, de l'ordre de 300 à 500 kg/m3», dit Robert Bolognesi. A titre de comparaison, l'eau a une densité de 1000 kg/m3, et la pierre de 2400. «C'est un peu comme un m3 de gazon fraîchement coupé. S'il est très sec, la densité est de l'ordre de 150 kg/m3, mais s'il est très humide, elle peut valoir le triple», poursuit François Dufour. Dans ce cas, même à vitesse réduite, la pression exercée est énorme, de plusieurs tonnes par m2 de surface rencontrée. «Autant dire que rien ne résiste, ni un mur de maison, encore une voiture qui se trouverait sur la route de Saxon». Sur la vidéo, on entend d'ailleurs les arbres craquer au passage de la coulée.

«La peur de sa vie»

Grâce à la popularité croissante des mini-caméras personnelles embarquées, de plus en plus de vidéos d'avalanches filmées de l'intérieur par les malheureux propriétaires à skis circulent sur internet. Ainsi, images pétrifiantes à l'appui, dans lesquelles on le voit déclencher une large coulée avant d'y «nager», le freeride Théo Lange de Tignes raconte avoir vécu la peur de sa vie, le 5 janvier dernier.

«Dans 90% de ce genre d'accidents, le skieur fait se décrocher une plaque de neige, typiquement de 30 à 100 mètres de large, et 200 à 400 de long, dit François Dufour. L'avalanche reste le plus souvent sous la forme d'une coulée de surface, car le nuage d'aérosols n'a pas le temps de se développer, la pente n'étant pas assez longue. Le danger n'est toutefois pas moindre car, ensevelie même sous peu de neige, la personne peut décéder plus ou moins rapidement par suffocation.»

Les vidéos amateurs peuvent nous permettre de comprendre pourquoi l'avalanche s'est déclenchée, de mieux décrire l'état du manteau neigeux local, et ainsi d'améliorer le bulletin d'avalanches à venir

«Les deux composantes de l'avalanche, l'écoulement de surface et le nuage de poudreuse, ont des impacts différents, reprend Robert Bolognesi. Si la pression exercé par le premier est ravageuse, elle l'est au niveau du sol. Par contre, le souffle du second à plusieurs mètres du sol peut aussi, par effet de levier plus important, faire tomber des constructions élevées, comme des pylônes électriques qui résisteraient au flux de neige superficiel.» C'est la raison pour laquelle les nivologues déclenchent artificiellement des avalanches pour en étudier les paramètres caractéristiques, et ainsi améliorer sans cesse les cartes géographiques des dangers naturels. «Cela reste un problème complexe, tant les conditions de départ peuvent être variables», admet François Dufour.

Les vidéos d'amateurs peuvent-elles être utiles à ces spécialistes? «Ponctuellement oui, répond l'expert. Elles peuvent nous permettre de comprendre pourquoi l'avalanche s'est déclenchée, de mieux décrire l'état du manteau neigeux local, et ainsi d'améliorer le bulletin d'avalanches à venir. Ceci pour autant que les images nous parviennent dans la journée.»


BONUS. Une vidéo très impressionnante filmée au Kamchatka en Russie en 2015 montrant un lièvre caracolant sur une coulée de surface. 

A lire également: Les vidéos d’avalanche, un outil de prévention: les skieurs filment leurs exploits, mais aussi leurs ratés. De quoi délivrer un appel à la prudence très fort.

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