BIOLOGIE

Des chercheurs ont rallongé d'un tiers la vie de souris

Une équipe américaine a prolongé de 30% l’espérance de vie moyenne de souris en nettoyant leur organisme des cellules sénescentes

Il y a les optimistes, qui rappellent sans cesse les progrès presque incessants de l’espérance de vie. Et les pessimistes, prompts à rétorquer que, progrès ou pas, chaque jour qui passe… nous rapproche de la mort. Pourtant, même ceux-là devraient s’incliner devant les résultats publiés le 3 février dans Nature. Une équipe américaine a prolongé de 30% l’espérance de vie moyenne de souris en nettoyant leur organisme des cellules sénescentes. Mieux: ils sont parvenus à éliminer moult pathologies liées à l’âge et à augmenter leur espérance de vie en bonne santé.

Voilà des années que la sénescence titille les chercheurs. En 1961, Leonard Hayflick mettait en évidence cet état qui veut qu’à partir d’un certain temps, les cellules cessent de se diviser. Elles ne sont pas encore mortes, mais ne vont déjà plus bien. Pourquoi ce passage presque obligé? Parce que ces cellules sénescentes favorisent la cicatrisation. Ou parce qu’elles préviennent certains cancers et jouent même un rôle dans le développement embryonnaire, assureront d’autres.

Souris génétiquement modifiées

Mais ces vertus cachent un vice. La sénescence nous fait… vieillir. En 2008, l’équipe de Jan van Deursen, à l’Université de Rochester (New York), démontrait un lien entre les cellules sénescentes et certains effets du vieillissement. Et en 2011, elle parvenait à retarder l’apparition de ces pathologies en supprimant les fameuses cellules. Mais, pour ce faire, elle avait utilisé un modèle de souris génétiquement modifié à vieillissement accéléré, bouleversant au passage la physiologie de l’animal. Quid avec des rongeurs «normaux»?

Cette fois, l’équipe américaine balaie cette dernière objection. Ses souris sont certes génétiquement modifiées, mais uniquement pour permettre d’éliminer les cellules que l’on souhaite, quand on le souhaite. Ces rongeurs ont en effet la particularité de produire un enzyme dans les cellules sénescentes que l’on peut activer par l’injection d’un produit, provoquant la mort desdites cellules. En revanche, ces souris vivent, sans intervention, comme toutes leurs congénères, environ deux ans.

Mais, si à mi-vie on commence à leur injecter l’enzyme, deux fois par semaine, jusqu’à ce que mort s’ensuive, leur espérance de vie moyenne est prolongée d’un tiers par rapport à un échantillon témoin. Un résultat spectaculaire. Mais ce n’est pas seulement la vie qui est allongée, c’est aussi la jeunesse. A 22 mois, les souris traitées apparaissent en meilleure santé. Leur activité et leur capacité exploratoire sont mieux préservées. Elles souffrent moins de cataractes, sont moins touchées par les pathologies cardiaques, rénales ou graisseuses, typiques du vieillissement. Enfin, le déclenchement des cancers est retardé.

Les cellules sénescentes sont pourtant réputées jouer un rôle important dans la prévention de certains cancers. «Or, nous n’avons observé aucun dommage collatéral», assure Jan van Deursen. Pas de tumeurs supplémentaires, donc, ni à l’observation ni à l’autopsie. Seule la capacité de cicatrisation apparaît clairement ralentie.

Poursuivre le travail

L’étude présente toutefois quelques résultats contrastés. Ainsi, les cellules sénescentes n’ont pas été éliminées de certains organes essentiels comme le foie ou le côlon. Les lymphocytes (cellules immunitaires) sont aussi restés sourds aux injections. Ailleurs, la disparition des cibles n’a eu aucun effet: la dégradation des capacités motrices, de la force musculaire ou de la mémoire reste inchangée. «Est-ce parce que le modèle de souris était mauvais, parce que d’autres types de cellules sénescentes étaient à l’œuvre ou parce que la sénescence ne joue aucun rôle dans ces fonctions, l’étude ne permet pas de le dire», dit Dominic Withers, professeur de médecine à l’Imperial College de Londres. «Cela invite à poursuivre le travail, comprendre les mécanismes fondamentaux qui sont ici en jeu, plutôt que de se ruer sur la recherche d’une application pour l’homme», souligne Miroslav Radman, professeur émérite à l’Université René-Descartes. Car là résident les deux voies qui se présentent aux chercheurs.

Du côté des sciences fondamentales, la recherche avance. Le rôle des gènes dans les processus de vieillissement a été largement exploré. La seule modification d’une séquence dans un seul gène peut doubler la durée de vie du ver C. elegans. De plus en plus de chercheurs étudient le pouvoir de la restriction calorique sur la longévité. Le même ver, mais aussi la mouche du vinaigre ou la souris ont vu leur durée de vie augmenter de… 30% aussi, sous l’effet de régimes moins riches.

D’autres étudient les phénomènes d’oxydation ou le rôle des télomères, qui protègent l’extrémité des chromosomes au fil des divisions cellulaires. «Une révolution conceptuelle est en cours, insiste Jean-Claude Ameisen, président du Comité consultatif national français d’éthique. La jeunesse, le vieillissement et la durée de vie ne dépendent pas uniquement du passage du temps, mais de processus actifs, dans le corps et dans son environnement.»

Quête de la jeunesse éternelle

La quête de l’éternelle jeunesse ne va-t-elle pas faire passer au second plan cet appétit de compréhension fondamentale? Au-delà de l’engouement récent pour le jeûne, chercheurs et industriels sont lancés dans la course au remède miracle. «Plusieurs laboratoires cherchent à trouver des médicaments éliminant les cellules sénescentes, le potentiel est immense», se félicite Jan van Deursen. «Le problème majeur serait de conduire des essais pendant 30 ans sur des jeunes en bonne santé, avec le risque d’effets secondaires importants», souligne Jean-Claude Ameisen.

Plus facile d’offrir une cure de jouvence aux malades âgés? Peut-être. Des chercheurs ont montré qu’en mêlant la circulation sanguine de deux souris, une vieille et une jeune, la première «rajeunissait», perdant les dégradations dues à l’âge. Seul problème: la jeune vieillit… Les scientifiques vont devoir être imaginatifs.

Publicité