Sociologie

Les habits du fou, reflets de nos hésitations

Une exposition sur les vêtements portés dans les hôpitaux psychiatriques questionne sur notre rapport aux aliénés, ces «autres» humains

«C’est pour cela que nous voudrions que la question des vêtements soit envisagée car nous avons parfois l’air de romanichels et la distribution des vêtements a parfois l’air d’un marché aux puces, les belles robes sont toutes froissées».

Malgré son ton docile, cette requête exprimée en 1950 par un malade dans le journal interne de l’Hôpital du Vinatier à Lyon, n’en est pas moins chargée de sens. Car dans l’habit porté par la personne internée à l’hôpital psychiatrique, se joue toute la représentation qu’une société se fait du fou et de la place qui lui est donnée. C’est la question explorée par l’exposition «Sens dessus dessous», qui se tient jusqu’au 3 juillet 2016, à l’Hôpital du Vinatier, l’un des plus grands hôpitaux français.

L’aliéné, cet «autre» humain

Si la souffrance psychique est de mieux en mieux comprise, elle continue à faire peur. Et la prise en charge de celui qui était désigné jusqu’au XXe siècle par le terme d’aliéné, «autre» au sens étymologique du terme, hésite encore entre retrait et intégration à la société.

Tantôt instrument de contrôle, tantôt outil thérapeutique, l’habit de la personne internée est le reflet de ces hésitations. «C’est l’ambivalence profonde de toute institution censée guérir les gens. Vous agissez sur l’humain avec une intention qui est a priori bonne mais avec toutes les dérives possibles. C’est un fragile équilibre qui s’instaure parfois dans un sens ou l’autre comme cela» note ainsi l’historien de la médecine Vincent Barras du CHUV à Lausanne à propos de l’usage des habits en psychiatrie, qu’il s’agisse de la camisole ou du pyjama.

La camisole de force, dont un modèle est présenté dans l’exposition s’inscrit ainsi dans le modèle asilaire, qui domina jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. Les asiles créés en Europe au XIXe siècle, tenaient en effet l’aliéné à l’écart, dans un monde clos et autonome construit à l’extérieur de la ville. Il s’agissait à la fois de le contrôler mais aussi de le calmer pour le guérir. Les jardins, les bains et la camisole étaient conçus à cet effet. Faite de grosse toile de coton, elle se fermait dans le dos au moyen de lacets passés dans des œillets et noués aux liens dont étaient dotées les extrémités de manches. L’aliéné agité selon la terminologie de l’époque était ainsi immobilisé, les bras croisés sur le torse, et les mains liées dans le dos, afin d’être contenu et calmé.

Tomber la blouse

C’est aussi dans ces univers clos que 45 000 personnes moururent affamées durant la seconde guerre mondiale, dont 2000 à l’hôpital du Vinatier, sacrifiées par le régime de Vichy. Le modèle asilaire vole donc en éclat à libération, et la psychiatrie est repensée. D’où le développement en Europe du mouvement de la psychothérapie institutionnelle visant à humaniser l’asile en le concevant comme une communauté où patients et soignants échangent librement. La hiérarchie est remise en question, et il s’agit pour les psychiatres de «tomber la blouse» afin de supprimer la démarcation avec le patient. La psychiatrie se déplace en ville et se pratique désormais en ambulatoire.

Reste l’hôpital psychiatrique avec ses normes et ses règles, où l’habit marque les frontières entre les soignants en blouse blanche et les malades en pyjama. Uniforme rudimentaire composé d’une tunique et d’un pantalon de coton marqué du sigle de l’institution, il est encore en usage dans certains hôpitaux comme Le Vinatier. «Le pyjama, comme la blouse blanche sépare. Il questionne ce qu’est habiter l’hôpital. Au dedans l’uniforme, au dehors, pas d’uniforme», explique l’ethnopsychiatre François Laplantine de l’Université Lumière Lyon II.

L’exposition consacre à ce vêtement une part importante, en justifiant son usage comme une mesure d’hygiène visant à débarrasser le malade des vêtements portés durant plusieurs jours quand il arrive aux urgences. Il sert aussi d’outil thérapeutique, ancrant symboliquement le malade psychotique dans la réalité, afin de le faire sortir du déni.

Un point de vue qui tranche pourtant avec celui du Contrôleur général des Lieux de privation de liberté en France, à qui l’exposition donne aussi la parole. «Cette mesure peut faire partie du projet thérapeutique mais elle constitue aussi une atteinte à la dignité de la personne si elle se prolonge pour simple raison de commodité», souligne-t-il dans ses rapports de 2008 et 2014.

Le caractère stigmatisant, l’effet dissuasif sur le patient qui chercherait à s’évader, permettent à l’institution de perpétuer son contrôle sur la personne internée. «J’aime pas porter le pyjama de là, ça fait trop malade», résume ainsi un patient, dans les témoignages mis à la disposition du public de l’exposition. D’où les initiatives visant à repenser l’habit dans la perspective de la dignité de la personne.

Au département de psychiatrie du CHUV, patients comme soignants portent leurs vêtements de ville, à l’exception des patients en soins intensifs dont la tenue a été soigneusement étudiée. Elle est constituée d’un jogging de couleur gris chiné, assorti de chausson de spas. Un changement radical pour ceux qui le portent. «Ils disent se sentir plus confortables dans ces tenues, leur pudeur est respectée», commente l’infirmier clinicien Boris Pourré, qui a contribué à ce projet.

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