Santé

Virus Zika: «Face aux épidémies, les fantasmes se sont modernisés»

L’immunologiste Norbert Gualde revient sur les virus et les craintes qu’ils suscitent. Profondément ancrées dans l’inconscient collectif, elles ne sont pas près de disparaître.

Norbert Gualde est professeur d’immunologie à l’université Bordeaux-II et professeur invité à l’université du Texas. Auteur de nombreux ouvrages sur les épidémies, leur histoire, leur compréhension et l’immunité de l’humanité (dernier ouvrage paru, l’Epidémie et la démorésilience, L’Harmattan, 2011), il revient pour Libération sur les leçons à tirer des peurs que suscite le virus Zika.

– Pourquoi les épidémies suscitent-elles souvent des peurs, des fantasmes, des craintes irrationnelles?
Les épidémies, grandes ou petites, ébranlent les sociétés, grandes ou petites. Une épidémie est perçue comme une menace de caractère mortel, ce qui, bien sûr, est souvent très exagéré. On craint avant tout la contagion. Lors des épidémies, la population, qui sait généralement peu de chose sur la vraie nature des événements, redoute beaucoup car les craintes collectives sont disproportionnées devant la réalité du risque. Cela contribue par ailleurs au doute, au malaise, à l’hostilité contre les institutions de santé et les solutions qu’elles préconisent. La fuite face à l’épidémie peut être mobile: on quitte au plus vite le foyer épidémique, ou «immobile»: on s’enferme chez soi ou dans un lieu choisi en s’éloignant des malades, donc de la contagion. L’épidémie, la contagion: ces deux notions ont dû fortement et définitivement impressionner l’inconscient humain au point d’acquérir une formidable puissance métaphorique. On a peur.

En outre lors des grandes peurs microbiennes, la religion a été, est et probablement demeurera une donnée constamment instrumentalisée ou, à l’opposé, rejetée. Habituellement, la référence à la punition divine s’accompagne d’une notion de culpabilité globale. On paye pour ses péchés. L’épidémie est l’expression de la colère divine. Les épidémies réveillent nos peurs ancestrales, il y aura toujours la peur des épidémies comme il y aura toujours des épidémies.

– Le romancier britannique Ian McEwan a noté que la science a renforcé la pensée apocalyptique au lieu de lui faire contrepoids. Les épidémies ont-elles toutes une part de pensée complotiste?
Nous pourrions donner à Ian McEwan la longue liste de ce que la science a «fourni» de bénéfique pour soigner en général et, particulièrement, pour guérir et prévenir les épidémies. Certes, elle a permis à l’homme de diffuser les agents pathogènes, mais songeons que si notre XXIe siècle a débuté par la survenue d’une épidémie nouvelle (le Syndrome respiratoire aigu sévère, Sras), il n’a fallu finalement que quelques mois pour trouver un vaccin. Même si nous n’y sommes pas encore sur le paludisme et le sida. Je n’ai pas du tout une vision apocalyptique et eschatologique à propos des épidémies. Songez que si notre Terre avait douze heures d’âge, les bactéries seraient apparues à la deuxième heure et l’homme dans les dernières secondes. Nous habitons chez les microbes (dont les virus, bien entendu). Chacun d’entre nous comporte dix fois plus de bactéries que de cellules humaines. En dépit de leur taille microscopique, c’est le cas de le dire, les bactéries utiles représentent 1,2 kg de notre poids dont 1 kg dans le tube digestif! Parmi les micro-organismes nous avons plus d’amis que d’ennemis.

– Les fantasmes ont-ils changé dans nos sociétés où science et rationalité semblent primer?
Dans le domaine des épidémies, les fantasmes se sont modernisés. Au Moyen-Age, on attribuait l’épidémie à la colère divine. Beaucoup y croient encore. Néanmoins, l’accès à Internet favorise la diffusion d’hypothèses insensées qui paraissent avoir d’autant plus de succès qu’elles sont loufoques. On attribue les épidémies à des créatures extraterrestres, aux effets secondaires d’essais d’armes biologiques, aux agissements criminels d’une association ésotérique, etc. Il y a aussi les croyances en la sorcellerie, croyances qui ont eu un énorme succès en Afrique lors de la dernière épidémie d’Ebola. En Guinée par exemple, une délégation de prévention de la maladie a été attaquée à la machette par des paysans considérant les délégués comme des sorciers maléfiques. Enfin, il faudrait aussi consacrer un travail aux denialists, groupes fort bien organisés qui contestent notamment le rôle du VIH dans la survenue du sida.

– La mondialisation est-elle un accélérateur d’épidémie ou de pandémie?
Oui, dans la mesure où, par exemple, les débuts de la mondialisation se sont accompagnés, comme l’a écrit Jacques Ruffié, d’un «génocide sans préméditation» des Amérindiens par la variole et d’autres maladies virales délétères apportées par Cortés et ses compagnons. De nos jours, les exemples sont nombreux de diffusion de maladies infectieuses par les moyens de transport rapides: nous connaissons aujourd’hui des cas de Zika «d’importation». Tout n’est pas négatif dans la mondialisation. La mondialisation, c’est également la diffusion des moyens de prévention et de guérison, c’est également l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et toutes les associations non gouvernementales qui contribuent à la lutte contre les maladies.

Le XXIe siècle, sur fond de changement climatique ou de modification des écosystèmes, sera-t-il le siècle du retour d’anciennes épidémies ou de nouvelles pandémies?
Depuis le dernier quart du XXe siècle, le monde a connu la survenue d’épidémies nouvelles laissant souvent, au moins à leurs débuts, les médecins impuissants et les populations dans le désarroi. En 1976, le virus Ebola apparaît et fait des ravages dans le territoire de la rivière éponyme. La même année, des clients d’un hôtel de Philadelphie découvrent à leurs dépens les méfaits d’une bactérie qu’on ne connaissait pas, la legionella. En 1997, la grippe aviaire frappe oiseaux et humains à Hongkong, puis y revient en 2003. La contre-attaque du virus grippal H5N1 succédait de peu à l’agression de la Chine par un coronavirus alors inconnu et responsable du Sras et pour cela dénommé SARS-CoV. Le virus nouveau de notre XXIe siècle précédait à peine un autre virus grippal dit H1N1, celui de la grippe porcine. N’omettons pas dans cette morbide succession le dramatique virus de l’immunodéficience humaine, responsable du sida, qui, bien que présent chez l’homme (au moins) dès 1959, ne se manifesta par la pandémie que nous connaissons qu’à partir de 1981.

Enfin, durant le siècle passé, nous avons connu comme autres agents pathogènes nouveaux (ou presque): la dengue, les fièvres hémorragiques de Corée, de Bolivie, d’Argentine, du Venezuela, la maladie de Kyasanur, le chikungunya, la babésiose humaine, l’Oropouche, l’encéphalite de La Crosse, la fièvre de Pontiac, la maladie de Lyme, la fièvre de la vallée du Rift, etc.

– Donc tout est envisageable?
Tout est possible: retour d’anciennes épidémies parce que l’agent pathogène classique s’est génétiquement modifié ou que les conditions écologiques favorisent son développement, apparition de nouveautés dans le monde des micro-organismes, nouveautés qui ne le seront que pour nous car nous savons si peu sur le monde des virus. On vient de découvrir en Sibérie des virus que certains disent nouveaux mais qui, bien entendu, ne le sont guère. A titre d’exemple de modification écologique potentiellement génératrice d’épidémie, nous savons que le réchauffement du pergélisol pourra favoriser la libération de virus piégés dans la terre gelée. La libération d’un virus virulent puis sa diffusion pourraient nous forcer à la confrontation à une épidémie, voire à une pandémie, nouvelle.

– Pourquoi l’OMS alterne-t-elle surestimation d’épidémies, comme la grippe A en 2009, et sous-estimation d’autres épidémies, comme le sida ou Ebola?
Trop souvent, les «experts» sont juge et partie et ils nous font régulièrement toucher du doigt les limites de leur connaissance. Au moment de la survenue de la «vache folle» et de la nouvelle variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, deux «experts» français n’avaient-ils pas publié en 2005 un ouvrage annonçant que la grippe pourrait faire 500 000 morts en France?

– La démorésilience, l’immunité des populations, a toujours permis aux sociétés humaines de résister aux épidémies… Comment l’expliquez-vous?
Un microbe ne fait pas l’épidémie. Ce qui fait la catastrophe, c’est la diffusion du microbe dans la population (epi-demos). Par ses conduites, l’homme est, dans l’immense majorité des cas, responsable de la diffusion de l’agent délétère. A cette diffusion épidémique s’oppose la démorésilience qui, chez l’homme, est le produit conjoint de la nature et de la culture. Plus il y a d’individus résilients dans un groupe, meilleure sera la résistance de ce groupe à la diffusion du microbe. La démorésilience représente une résistance antimicrobienne collective, émergence de la résistance antimicrobienne de chacun de ses membres rassemblés dans la communauté. Un état de démorésilience naturelle est issu de la cohabitation entre Homo sapiens et le microbe. La démorésilience naturelle connaît souvent une correction culturelle. C’est le cas par exemple de la vaccination, qui est l’application scientifique pertinente de la faculté naturelle à s’immuniser. En somme, nous inventons beaucoup pour nous protéger des microbes agressifs en utilisant notre appareil immunitaire, au point de se demander si notre meilleur organe de l’immunité n’est pas notre cerveau.

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