Santé

Alors que le virus Zika s'installe, les neuf dernières mises au point

La grand messe américaine des sciences, le congrès de l'American Association for the Advancement of Science (AAAS), qui se tient ces jours à Washington, vit aussi à l'heure du Zika. Les experts du virus s'y sont retrouvés. Le point sur les dernières avancées. 

La grand messe américaine des sciences, le congrès de l'American Association for the Advancement of Science (AAAS), qui se tient à Washington, vit aussi à l'heure du virus Zika. Dans ce pays directement concerné par l'épidémie, vu les centaines de milliers de personnes qui voyagent entre les Amériques, plusieurs séminaires y ont été consacrée. Y participent les meilleures spécialistes mondiaux de cette infection transmise par le moustique du genre Aedes. Etat des lieux en neuf mises au point:

1. Situation actuelle
2. Liens avec des malformations de plus en plus sûrs
3. Infections pendant les trois trimestres de la grossesse
4. Transmission par voie sexuelle
5. Recherche libre et ouverte sur le virus
6. Un vaccin, bientôt? Deux, même.
7. D'autres solutions
8. Vers une immunité générale dans la population?
9. Pourquoi personne n'a-t-il vu venir le Zika?

L'épidémie de Zika est au coeur du congrès AAAS, à Washington, où sont venus divers experts, come Christopher Dye (à gauche) et Marcos Espinal de l'OMS, ainsi qu'Anthony Fauci, des NIH américains. Susan Walsh

1 . Situation actuelle

Dans les Amériques, 26 pays sont concernés par l'épidémie (33 dans le monde entier). «En 2015, 2.3 millions de cas de fièvre dengue ont été rapportés, et 600000 de chikungunya. Le virus Zika étant transmis par les mêmes types de moustiques, on s'attend entre 2 et 3 millions de cas», a dit Marcos Espinal, responsable des maladies transmissibles à l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et à la Pan American Health Organization. Le Brésil resterait le plus touché, avec 1.3 millions de cas d'infections estimés, contre un demi-million potentiel en Colombie. «Le virus est présent partout dans les Amériques du Sud et Centrale, mais pas partout avec la même intensité, notamment dans les zones de moyenne altitude, a ajouté Christopher Dye, directeur de la stratégie à l'OMS. Il convient donc de bien évaluer la situation localement». Le pire est-il à venir? «Je crains que oui, et il est impossible d'avancer des chiffres précis. Nous sommes face à une menace dont on connaît encore peu de choses», a reconnu le spécialiste, qui a ainsi justifié que l'OMS ait déclaré cette épidémie une urgence de santé publique de portée mondiale, tant le virus, qui a des conséquences bénignes chez une personne en bonne santé, peut être lié à des complications neurologiques chez les nouveaux-nés.

2. Liens avec des malformations

Les scientifiques estiment en effet que le virus Zika peut être à l'origine de microcéphalie chez les nouveaux-nés, voire de syndrome dit de Guillain-Barré, une affection neuromusculaire plus ou moins grave, si la femme enceinte est infectée pendant sa grossesse. Ils ont en effet observé, dans les zones les plus touchées, une explosion de telles affections; le Brésil a rapporté plus de 4000 cas de microcéphalie chez les nouveaux-nés. Et cinq pays (Brésil, Surinam, Vénézuela, Colombie et Salvador) ont lié des cas de Guillain-Barré à l'apparition du Zika. Au point que plusieurs gouvernements ont émis des recommandations, enjoignant les femmes voulant à tomber enceinte à repousser ce projet.

Les indices s'accumulent pour affirmer que le virus Zika cause bel et bien des malformations du cerveau regroupée sur le terme microcéphalie Antonio Lacerda

A ce stade toutefois, le lien entre le virus et ces pathologies n'est pas encore démontré scientifiquement. «Tout le monde aimerait qu'on l'affirme, mais cela ne peut encore se faire», a dit Chris Dye. Cela dit, «les indices s'accumulent, et l'on est au point où l'on considère que Zika est coupable, jusqu'à preuve du contraire», a ajouté le spécialiste, qui s'attend à voir «exploser encore le nombre de cas de microcéphalies». Quels indices? Mercredi, le Centre de contrôle et de prévention des maladies (CDC) américain a annoncé que le virus avait été retrouvé dans le cerveau de deux bébés décédés de microcéphalies au Brésil et de deux foetus, porteurs de la même malformation. De plus, dans une étude publiée jeudi dans le New England Journal of Medicine (NEJM), des scientifiques slovènes rapportent aussi avoir identifié le Zika dans des tissus cérébraux du fœtus d'une femme rentrée l'an passé du Brésil, où elle avait contracté le virus. Enfin, deux «études de contrôle de cas» – des outils puissants pour évaluer les associations pathologiques de ce genre – «doivent sous peu fournir leurs résultats», a confié l'expert. Et d'insister à nouveau sur l'importance de diffuser partout dans les pays concernés la recommandation de bien considérer la décision de vouloir procréer, pour les couples qui le souhaitent.

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3. Infections pendant la grossesse

Pour les femmes qui se verraient piquées par le moustique durant leur grossesse, le moment de l'infection par rapport à l'état d'avancement de cette dernière est-il important? «On ne sait pas, a admis Anthony Fauci, directeur des Instituts nationaux américains des maladies infectieuses, même si l'on dispose d'autres études sur d'autres virus induisant des malformations congénitales. Le premier trimestre est toujours la période la plus vulnérable, car en plus des effets de toxicité du virus peuvent apparaître des défauts dans le développement». Et dans les deuxième et troisième trimestre? «On ne peut rien dire: nous avons quelques données documentées de femmes ayant subi des conséquences. Mais nous n'en savons pas encore plus pour donner des consignes précises.»

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4. Transmission par voie sexuelle

Le virus, pour lequel il n'existe ni vaccin ni traitement, a révélé ces derniers jours des facettes inquiétantes, avec l'annonce aux Etats-Unis d'un premier puis d'un second cas de transmission du Zika par voie sexuelle. «Ce n'est en soit pas surprenant qu'on retrouve des traces virales dans le sperme, car c'est le cas aussi pour d'autres virus, tel celui dit du Nil occidental, a commenté Chris Dye. On retrouve d'ailleurs des virus aussi dans d'autres fluides corporels, comme la salive ou l'urine. C'est quelque chose de général aux virus. Cela dit, nous devons encore mieux comprendre cette voie de transmission.» «C'est le but d'études lancées par les Instituts nationaux de la santé américains (NIH) et les CDC, qui ont de l'expérience pour en avoir fait des similaires sur le virus Ebola, et qui ont montré qu'il perdurait jusqu'à 9 mois dans le liquide séminal», a ajouté Anthony Faucy. Concernant Zika, cette durée pourrait s'avérer d'une soixantaine de jours, selon un cas rapporté. D'ou la recommandation faite par l'expert américain aux hommes rentrés des pays concernés et se sachant potentiellement infecté de se restreindre à des rapports protégés s'ils doivent en avoir avec une femme enceinte.

A l'Université de Campinas, au Brésil, Des échantillons ont permis de détecter la présence du virus Zika dans le sperme, l'urine et la salive PAULO WHITAKER

5. Recherche libre sur le virus

Les constats posés, la recherche avance. Et elle le pourra de manière libre et ouverte. Toutes les données d'études sur le virus Zika et ses effets cliniques doivent en effet être mise à disposition entièrement librement, sans par exemple que les chercheurs qui les mènent ne craignent de ne pas voir leurs résultats publiés. C'est en effet ce qu'ont annoncé une douzaine des plus grandes revues scientifiques (comme Science, PLoS, Nature, NEJM, etc.) et organisations de soutien à la recherche (tels la Bille&Melinda Gates Foundation, le Welcome Trust). Cette question avait fait l'objet de polémique lors de précédentes épidémies, comme celle du syndrome respiratoire MERS-CoV au Moyen-Orient. «C'est extrêmement encourage de voir autant d'organisations internationnales s'unir dans cet engagement sans précédant pour une science ouverte, renforçant ainsi la décision d'urgence décrétée par l'OMS», a commenté Jeremy Farrar, directeur du Wellcome Trust, une fondation dédiée à l'amélioration de la santé globale.

Cet accord n'implique toutefois pas la mise à disposition d'échantillons physiques, ce qui a causé quelque polémique. L'agence de presse AP a ainsi détaillé à quel point les lois brésiliennes rendent ce partage difficile. Le Brésil, qui dispose de ses propres centres d'analyses, s'est ensuite déclaré prêt à coopérer internationalement. 

6. Un vaccin, bientôt?

Actuellement, plus d'une dizaine de laboratoires dans le monde travaillent sur un vaccin contre Zika, dont le français Sanofi, ainsi que des chercheurs au Brésil, pays qui a annoncé jeudi un partenariat avec l'Université du Texas. Les plus avancés sont ceux développés par les NIH d'un côté et par le laboratoire indien Bharat Biotech de l'autre. «Celui des NIH est développé en utilisant la même plate-forme qui a permis d'aboutir au vaccin contre le virus du Nil occidental», a expliqué Anthony Fauci. Qui ajoute: «Si tout va bien, nous devrions avoir un candidat vaccin prêt pour un essai de phase I, afin de vérifier sa sécurité et son immunogénicité, d'ici fin 2016. Mais il est impossible à ce stade de dire quand il sera disponible.» Les sociétés pharmaceutiques contribuent-elles assez à ces recherches, a-t-il été demandé à l'expert? «L'on travaillait depuis 10 ans sur le vaccin anti-Ebola, mais sans susciter l'intérêt des pharmas, jusqu'à l'immense flambée de 2014... Pour le virus du Nil occidental, nous avons mené des essais de phase I, mais nous n'avons ensuite pas trouvé de partenaires industriels immédiatement… Cela dit, avec Zika, nous déjà été approchés par des sociétés de biotechnologie et pharmaceutiques pour développer des instruments de diagnostic rapide [encore inexistants] et des vaccins. Il semble que l'histoire sera différente».

7. D'autres solutions?

S'il n'y a pas de traitement contre le virus Zika, y a-t-il des moyens d'éradiquer son vecteur, le virus? «Il n'y a pas de preuve que cela soit possible, a dit Chris Dye, même s'il y a des technologies prometteuses.» Le spécialiste se réfère ici à la modification de moustiques, qui rendrait les descendants mâles infertiles; une piste que suit la société Oxitec, qui a déjà testé cette technologie pour tenter d'éradiquer la fièvre dengue. «Pour que cela fonctionne, il faudrait lâcher par millions de tels moustiques modifiés, et ceci de manière continue. Le principe a été démontré dans de petits essais localisés, mais à une large échelle, c'est une autre histoire...  Il existe aussi une autre technique de génie génétique plus prometteuse, nommée Crispr-Cas9», qui permettrait elle de modifier les cellules germinales des insectes contre le virus, de manière à ce que cette modification se transmette à toutes les lignées suivantes. «Mais modifier ainsi le code génétique d'une espèce soulève des questions éthiques, si l'on vient à la relâcher ensuite dans la nature.» Plus qu'une seule méthode, il faudra une combinaison de multiples approches pour contenir ce virus, s'accordent à dire tous les experts.

D'ici là, les experts rappellent que les moyens les plus efficaces pour se prémunir contre toute infection sont de se protéger contre les piqures de moustiques, et de limiter leur capacité à se multiplier notamment en éliminant toutes les poches d'eaux possibles dans l'environnement urbain.

Le 13 février, quelque 200000 soldats ont été déployés dans le pays pour informer la population sur les manières de se prémunir contre les infections par le moustique porteur du Zika Silvia Izquierdo

8. Vers une immunité générale?

Les populations les plus concernées sont actuellement dite «naïves» devant l'apparition de ce virus, tant elles n'y ont jamais été confrontées. Mais est-ce possible que cette vague de Zika induise chez elles, à la longue, une immunisation générale qui pourrait aider à les protéger ultérieurement contre les virus? Et éviter les cas de microcéphalie dans les années à venir? «On ne le sait pas actuellement, a répondu Anthony Fauci. Mais les schémas épidémiologiques d'expansion de cette flambée nous seront très utiles pour le développement de vaccins, car ils nous renseigneront sur le degré d'immunité qui pourrait être généré par ces derniers.»

9. Pourquoi personne n'a-t-il vu venir le Zika?

Les spécialistes ont expliqué avoir déjà été interrogés à maintes reprises sur le fait que personne n'a vu venir cette épidémie. En sera-t-il de même à l'avenir avec d'autres pathogènes? «Nous avons des listes de menaces possibles, a expliqué Chris Dye, avec huit menaces importantes recensés. Mais Zika n'y figurait pas... Cela montre la difficulté d'anticiper ce genre d'épidémie. Et surtout l'importance de la vigilence.» «Il faut être plus largement et généralement préparé, a ajouté Anthony Fauci, avec un système de surveillance interconnecté à travers le monde, qu'on essaie de mettre en place. Il permettra de disposer de des plate-formes pour développer plus rapidement les vaccins, comme c'est d'ailleurs le cas avec Zika aux NIH, qui utilisent l'infrastructure dédiée jadis au virus du Nil occidental.» «Il y aussi d'autres questions à régler, a plaidé Chris Dye. Par exemple: les réseaux de régulations sous lesquelles nous opérons au plan international. Il s'agit de les aligner pour que l'on puisse appliquer rapidement sur le terrain les avancées technologiques. Le contexte dans lequel celles-ci sont développées est donc aussi crucial.»

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