Astronomie

La mystérieuse étoile qui s'éteignait

Loin dans la constellation du Cygne, l'étoile KIC 8462852 attise la curiosité des astrophysiciens. Quel phénomène se cache derrière sa luminosité étrangement fluctuante? Certains y voient la présence de technologies extra-terrestres

C'est une étoile mystérieuse, qui n'aurait pas déplu à Tintin...même si celle-ci ne contient pas de gros champignon rouge et blanc. KIC 8462852 est un astre un peu plus gros que le Soleil, un peu plus massif et plus chaud aussi. Sa particularité: sa luminosité baisse de manière cyclique, inexplicablement...à tel point que de sérieux universitaires y voient même la présence d'une technologie extra-terrestre!

KIC 8462852 a retenu l'attention d'astronomes qui l'ont étudiée à partir des données du télescope spatial Kepler. Ce chasseur d'exoplanètes mesure avec une extrême précision la luminosité de plus de 150 000 étoiles situées dans son champ de vision. Lorsqu'un changement d'intensité est constaté, les astronomes vérifient si cela peut trahir le passage d'un petit corps devant l'étoile. Par exemple, si une planète de la taille de Jupiter passait devant KIC 8462852, la luminosité de cette dernière baisserait de 1%, le temps du transit, et reviendrait ensuite à son intensité habituelle.

Une vue d'artiste du télescope Kepler NASA

Or des données emmagasinées par Kepler depuis plus de quatre ans montrent des résultats tout à fait inhabituels concernant KIC 8462852. L'étoile peut perdre jusqu'à 20% de son éclat sur des périodes allant de 5 à 80 jours.

Chasseurs de planètes

Cette variation considérable a attiré l'attention de personnes participant au projet de science citoyenne «Planet Hunters» (chasseurs de planètes), qui analyse les observations de Kepler. Ils en ont informé l'astronome en charge du projet, Tabetha Boyajian. Le premier article sur «Tabby's star» – le nouveau nom donné à l'étoile, en hommage à la scientifique – a été publié en septembre 2015. Il fait état d'une baisse de luminosité à la fois progressive et irrégulière. «Pour une étoile de ce type, c'est du jamais vu», comment Bradley Schaefer, chercheur à l'université d'État de Louisiane.

La carte de la galaxie NGC 6866, où se trouve l'étoile KIC 8462852. Wikipédia

Intrigué par le phénomène, ce touche-à-tout de l'astrophysique, comme il se définit lui-même, s'est dit qu'il pourrait utiliser l'une de ses compétences, devenue de plus en plus rare à l'ère du numérique, pour voir si le comportement de l'astre était récent ou ancien. Il s'est rendu à l'observatoire de l'université Harvard afin de consulter un patrimoine unique au monde: des plaques photographiques en verre sur lesquelles sont mémorisées des images du ciel prises entre 1890 et 1989.

Il faut avoir un œil affûté et expérimenté pour repérer l'étoile que l'on cherche et mesurer sa luminosité, un travail qu'accomplissaient quotidiennement au début du XXe siècle des femmes alors employées par le directeur de l'observatoire. Remplacées par les ordinateurs, femmes et plaques sont entrées dans le domaine des archives. «C'est pourtant une façon unique de récolter des informations nouvelles sur un objet, souligne Bradley Schaefer. Et il n'y a que très peu de personnes qui peuvent se servir de ces plaques aujourd'hui.»

Il a donc passé en revue 1338 photographies anciennes comportant l'étoile de Tabby. La plupart d'entre elles existent en format numérique, fruit d'un projet pharaonique visant à rendre accessibles en ligne les 500 000 pièces conservées à Harvard. Mais pour 131 plaques qui n'ont pas encore été scannées, il a utilisé sa loupe et son œil nu.

«Cela m'a pris entre cinq et six heures. Et les résultats auxquels j'arrive sont solides: quelles que soient la source et la méthode, on remarque que la luminosité de l'étoile de Tabby diminue de 20% depuis un siècle». Il ne s'agit pas d'une baisse constante, mais d'une tendance sur le long terme. L'objet perd parfois de son éclat avant d'en regagner un peu, puis s'affaiblit à nouveau. «Ce comportement est pour l'instant inexplicable», s'étonne Bradley Schaefer, qui a examiné les hypothèses proposées jusqu'à présent.

La folle hypothèse des extra-terrestres

Une équipe a proposé que cette perte d'éclat soit due à la présence d'un essaim de comètes, ce que réfute Brad Schaefer. Il faudrait alors 648 000 voyageuses de 200 km de diamètre pour obscurcir l'étoile. «Mais les modèles que nous connaissons concernant les familles de comètes n'en montrent aucune de cette sorte». L'autre explication astrophysique serait la présence d'un vaste disque de poussières autour de l'étoile. «Dans ce cas, l'objet émettrait très fortement dans l'infrarouge, ce qui, d'après les mesures, n'est pas du tout le cas».

Le disque lumineux de l'étoile est déformé. Tabetha Boyajian et al.

Est alors arrivée une hypothèse qui a enflammé la sphère scientifique et médiatique. Elle émanait non pas d'une association d'ufologues, mais d'un astronome de l'université d'État de Pennsylvanie. D'après Jason Wright, la lumière de l'étoile de Tabby diminuerait parce qu'elle est progressivement bloquée par des mégastructures qu'une civilisation extraterrestre construirait autour d'elle pour s'alimenter en énergie – ces mégastructures ont été théorisées sous le nom de sphères de Dyson.

L'institut SETI (Search for Extra-Terrestrial Intelligence) a pris ces calculs au sérieux et pointé les radiotélescopes californiens Allen (Allen Telescope Array) vers la constellation du Cygne. Las, à 1 400 années-lumière, personne n'a émis le moindre signe qui pourrait être interprété comme venant d'un autre monde.

«Personne n'a une idée vraiment solide pour expliquer cette baisse de luminosité», souligne Brad Shaefer. Cela veut dire deux choses: soit qu'il existe une faille dans nos théories, et la nature a réussi à se glisser dedans, soit nous devons inventer de nouvelles théories.» En attendant, les observations, aussi bien du côté de Kepler, de SETI, mais aussi sur les plaques photographiques, continues d'être analysées. Dans un nouvel album de Tintin, le professeur Tournesol aurait peut-être une idée...

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