SANTE

Pesticides: faut-il craindre nos fruits et légumes?

Les aliments sont fréquemment contaminés par des pesticides, suscitant des inquiétudes pour la santé. Des soupçons récemment relancés en France avec la diffusion du documentaire Cash Investigation

Depuis leur mise au point dès les années 1950, les pesticides synthétiques sont devenus un des piliers de l’agriculture moderne. Des centaines de substances différentes sont employées à travers le monde, pour protéger les cultures contre les mauvaises herbes, insectes nuisibles et autres champignons. Autant de produits qui se retrouvent dans l’air, les cours d’eau et les sols et menacent certaines espèces, notamment d’abeilles.

Mais les produits phytosanitaires sont-ils également dangereux pour les animaux de plus grosse taille que sont les êtres humains? La question a été relancée récemment par la diffusion d’un documentaire télévisé dans l’émission Cash Investigation de France 2. Partant d’un rapport de l’Agence européenne de sécurité alimentaire (EFSA), l’émission s’inquiétait de la présence de pesticides dans une grande partie de notre nourriture (lire complément). Or un certain flou demeure quant à l’effet de ces substances sur la santé.

Arboriculture et viticulture

Environ 2 000 tonnes de pesticides sont vendues chaque année en Suisse, où quelque 350 substances actives sont autorisées. Une même culture peut subir plusieurs traitements successifs: jusqu’à une vingtaine pour les pommes, par exemple. «Il n’existe pour l’heure pas de données détaillées sur la quantité de phytosanitaires utilisée par région. Mais ces produits sont particulièrement courants dans les zones où on pratique l’arboriculture et la viticulture», explique Olivier Félix, responsable du secteur Protection durable des végétaux à l’Office fédéral de l’Agriculture (OFAG).

Pour les personnes qui ne travaillent pas sur des exploitations agricoles, c’est l’alimentation qui constitue la principale voie d’exposition aux produits phytosanitaires. L’étude de l’EFSA révélait ainsi que près de la moitié des aliments testés dans l’Union Européenne contenait des résidus de pesticides. Selon les différentes enquêtes disponibles, les raisins, les fraises, les pommes, les fruits exotiques et les salades figurent parmi les aliments qui contiennent le plus de pesticides.

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En Suisse, le contrôle des denrées alimentaires est confié aux cantons qui en rendent compte à l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires. Le dernier bilan national publié en 2014 portait sur 1 835 échantillons de nourriture: seuls 375 ne contenaient aucun pesticide mesurable. Sur les échantillons restant, 1 273 contenaient des résidus compatibles avec les valeurs maximales autorisées et 187 présentaient des résidus supérieurs aux limites légales.

Cocktail de substances

Ces limites légales sont fixées d’une manière a priori plutôt protectrice pour le consommateur. Des tests sont effectués sur des animaux pour déterminer la dose à partir de laquelle des effets sont observés sur la santé. Cette valeur est ensuite divisée par 10 ou par 100, selon les cas, pour déterminer la dose à ne pas dépasser chez l’humain. «Pour homologuer de nouvelles molécules, les industriels doivent fournir des tests prouvant leur innocuité et leur efficacité. Aucun compromis n’est effectué avec la santé. Si une molécule s’avère dangereuse, elle n’est pas commercialisée, même si elle apparaît cruciale pour la protection des cultures», insiste Olivier Felix.

Mais la manière dont est évaluée la toxicité des pesticides fait l’objet de critiques. «Elle a été mise au point dans les années 1950 et n’a pratiquement pas évolué depuis. Elle repose sur des tests menés seulement sur le court terme et sur des animaux, dont le métabolisme n’est pas identique à celui de l’humain. Enfin, ces tests évaluent les effets des molécules prises séparément, alors que nous sommes exposés à un cocktail de substances dont les interactions sont mal connues», relève Nathalie Chèvre, écotoxicologue à l’Université de Lausanne. Certaines substances inoffensives individuellement pourraient en effet devenir toxiques en cas d’exposition simultanée.

Outre ces effets cumulés, certains pesticides semblent par eux-mêmes présenter des risques. C’est le cas notamment de l’herbicide glyphosate de Monsanto, classé cancérigène par le Centre international de recherche sur le cancer, une agence de l’OMS. Ou encore du chlorpyrifos, commercialisé principalement par Dow Chemical et mis en cause pour ses effets sur le développement intellectuel de l’enfant. L’herbicide atrazine, interdit en Suisse mais toujours commercialisée dans certains pays étrangers par Syngenta, est soupçonné d’entraîner des troubles du développement, notamment hormonal. Et ce ne sont que quelques exemples.

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«Les impacts les mieux documentés des pesticides sont des atteintes cutanées et respiratoires en cas d’exposition chronique, souligne Aurélie Berthet, toxicologue à l’Institut universitaire romand de santé au travail. D’autres pathologies sont suspectées d’être favorisées par une exposition à long terme à ces substances, notamment des maladies neurologiques comme Alzheimer ou Parkinson, des troubles de la reproduction et du développement ou encore certains cancers. Mais il s’agit de maladies multifactorielles, pour lesquelles il est difficile d’établir un lien direct avec les pesticides.»

Produits naturels

Difficile donc à l’heure actuelle de déterminer le degré de dangerosité de notre exposition aux phytosanitaires. «Cette incertitude ne nous paraît pas acceptable. C’est pourquoi nous militons en faveur d’une transition vers une agriculture durable moins dépendante des pesticides de synthèse», argumente Philippe Schenkel, de Greenpeace Suisse. L’organisation écologiste suit avec intérêt le Plan d’action phytosanitaire en cours d’élaboration au niveau de la Confédération. Il doit aboutir à la fin de l’année et permettre de réduire l’exposition de la population à ces substances.

En attendant, que faire face à ces soupçons? «Nos recherches suggèrent qu’il est préférable de limiter «le bruit de fonds» chimique auxquels nous sommes tous exposés, non seulement par le biais de l’alimentation mais aussi par les cosmétiques, estime Nathalie Chèvre. C’est particulièrement vrai pour les enfants et les femmes enceintes, qui sont a priori plus sensibles que les autres à ce type de polluants.» Privilégier la nourriture biologique et locale et favoriser les produits de beauté naturels font partie des solutions.


 97% de nos aliments contiennent-ils vraiment des pesticides?

Plus de 97% des aliments en Europe contaminés par des pesticides: ce chiffre choc récemment mis en avant par l’émission Cash Investigation de France 2 est-il juste? Il a en tout cas fait l’objet d’une passe d’armes entre les journalistes du quotidien Libération, qui remettent en cause son bien-fondé, et ceux de l’émission française, qui défendent leur travail. Alors, qu’en est-il vraiment? Mise au point en 3 questions.

D’où vient ce chiffre?

Il est issu d’un rapport de l’EFSA, l’Agence européenne de sécurité alimentaire, consacré aux résidus de pesticides dans la nourriture. Publié l’année dernière, ce rapport présente les résultats d’analyse de quelque 81 000 échantillons alimentaires prélevés en 2013 dans 27 pays de l’Union européenne, l’Islande et la Norvège. En moyenne, 200 pesticides ont été recherchés par échantillon. Les tests ont porté sur une grande variété d’aliments: fruits et légumes, céréales, lait, viande, vin…

À quoi la proportion de 97% correspond-elle?

Dans le documentaire, l’équipe de Cash Investigation se sert de ce chiffre pour souligner l’étendue de la contamination de nos aliments par les pesticides, suggérant que 97% des aliments testés par l’EFSA en contiennent. Mais c’est en fait l’inverse! Le communiqué de presse publié par l’autorité européenne lors de la sortie de son rapport spécifie que «plus de 97% des aliments contiennent des résidus de pesticides dans les limites légales.» Il faut comprendre par là que la grande majorité des aliments ne comportent pas ou peu de pesticides. Plus précisément, 54.6% des échantillons analysés par l’EFSA ne contenaient aucun résidu détectable, tandis que 42,8% en contenaient, mais dans des proportions inférieures aux limites légales. En fait, seuls 2.6% des aliments comportaient davantage de résidus que ce qui est autorisé par la législation européenne…

Alors, il n’y a pas de problème?

Il semble bien que l’équipe de Cash Investigation se soit emmêlé les pinceaux avec les chiffres de l’EFSA. Mais il n’y a pas pour autant lieu balayer du revers de la main leur enquête et les différentes questions qu’elle soulève. Après tout, les chiffres de l’Agence européenne soulignent tout de même que près de la moitié des aliments contiennent des pesticides. Ce n’est pas négligeable, même si c’est moins impressionnant que les 97% avancés dans l’émission.

D’autres études récentes menées en Europe ont par ailleurs confirmé à quel point ces substances étaient présentes dans notre alimentation. Ainsi, selon une analyse effectuée en 2015 par Greenpeace dans 11 pays européens, 60% des pommes cultivées de manière conventionnelle (c’est-à-dire pas en agriculture biologique) contiennent deux pesticides ou plus. Certes, dans la majorité des cas les pesticides sont retrouvés dans des proportions inférieures à celles qui sont autorisées par la loi. Mais la manière dont sont établis les seuils de toxicité fait l’objet de controverses, notamment parce qu’ils ne prennent pas bien en compte l’exposition à long terme, c’est-à-dire le fait de consommer des pesticides jour après jour tout au long d’une vie.

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