Exposition

Plongée poétique au cœur des abysses

Le Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel invite à la découverte des grands fonds et des créatures «intraterrestres» qui y vivent. L’exposition itinérante «Abysses» ouvre ses portes dimanche

L’obscurité est presque totale. Elle n’est rompue que par de faibles lumières blanchâtres, qui se meuvent lentement dans l’espace. Du plancton luminescent? C’est en tout cas ce qu’on veut nous faire croire. En réalité, le plancton s’avère n’être que de simples leds, utilisées pour éclairer les liseuses informatives des visiteurs. Mais l’artifice est efficace et rend le lieu poétique. L’exposition «Abysses» ouvre ses portes dimanche, jusqu’en août, au Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel. Et offre une plongée dans le monde mystérieux des grands fonds marins.

Émerge soudain de l’obscurité un drôle d’oiseau. Un calamar cacatoès, pour être précis. Avec ses taches de couleurs rouges, oranges, jaunes, et ses tentacules en houppette au-dessus de la tête, il ressemble à l’oiseau dont il tire son nom. Nous sommes entre 150 et 600 mètres sous la surface de l’eau. À ce niveau-là, le noir s’épaissit, la température diminue, la pression augmente. Et la physionomie des espèces qui y vivent évolue. Leurs enveloppes deviennent extrêmement fines et transparentes. Les premières bioluminescences apparaissent. Les photographies exposées sont fascinantes de beauté et d’inconnu. «Plus le visiteur avance dans l’exposition, plus il s’enfonce dans les abysses», commente Thierry Malvesy, conservateur du Muséum.

La grande rouge, aussi appelée Tiburonia granrojo, évolue à environ 1500 mètres sous la surface.  2002 MBARI

Et l’on peut s’enfoncer loin. Très loin. À l’heure actuelle, le point le plus bas recensé au large de l’archipel des Mariannes, dans le Pacifique Nord, est à 11034 mètres de profondeur. Les océans représentent 70% de la surface terrestre, les grands fonds 90% des océans. «Seul 1% de ceux-ci a aujourd’hui été échantillonné», informe Thierry Malvesy, souhaitant rendre compte de toute la vie qui demeure encore hors de portée de la connaissance humaine. On connaîtrait mieux la surface de la lune que les profondeurs, dit-on. Et ce pour une raison simple: seuls six instituts dans le monde possèdent les moyens nécessaires pour y accéder.

C’est cette méconnaissance qui a poussé Claire Nouvian à créer l’exposition et à la présenter pour la première fois au public en 2007, au Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Cette réalisatrice de films scientifiques a découvert par hasard en 2001 le monde des profondeurs, à l’Aquarium de Monterey, en Californie. «Je me suis dit que les abysses méritaient mieux qu’un sujet de cinq minutes à la fin d’un reportage animalier», explique-t-elle. Elle part alors à la rencontre de plus de 300 chercheurs œuvrant dans le domaine, se colle à eux «comme une noix de pétoncle» et engrange un maximum de savoir. Elle récupère surtout des centaines de photos prises au cours des rares plongées en sous-marin, bien consciente du potentiel d’émerveillement que les espèces des abysses peuvent générer. Elle les regroupe donc dans une exposition et tente depuis près de dix ans de sensibiliser l’opinion publique.

«C’est devenu le combat d’une vie», explique-t-elle. Car combat il y a. Si l’exposition n’aborde pas les enjeux liés à l’exploitation massive des océans et se contente de présenter les espèces extraordinaires qui y vivent, la problématique est sous-jacente. «Pendant longtemps, on pensait que cet écosystème, parce que lointain, était protégé de toute menace. La réalité, c’est qu’il a déjà subi de lourds dégâts», se désole Claire Nouvian. Et d’évoquer les 300 chalutiers qui travaillent en eaux internationales et pratiquent la pêche en profondeur. Leurs chaluts (des filets en forme d’entonnoir) raclent les fonds jusqu’à 2000 mètres sous le niveau de l’eau. «C’est comme entrer dans un magasin de porcelaine avec une batte de baseball», métaphorise la commissaire. Ce d’autant plus que les espèces des abysses ont une croissance particulièrement lente et n’atteignent leur maturité sexuelle que tardivement. Claire Nouvian se bat donc, avec son association Bloom, pour l’interdiction du chalutage profond.

Le poulpe dumbo, aussi appelé Grimpoteuthis, évolue entre 300 et 5000 mètres sous la surface.  2002 MBARI
Un jeune poulpe dumbo.  2002 MBARI

La visite se poursuit, nous sommes désormais à 1000 mètres de profondeur, dans une zone «aphotique». Un monde où il n’y a plus ni haut, ni bas, ni côtés. La lumière ne pénètre plus la surface de l’eau, les ténèbres entourent les créatures qui y vivent. Celles-ci sont devenues rougeoyantes. C’est qu’absorbé par le filtre bleu de l’eau, le rouge devient le meilleur des camouflages pour les méduses, crustacés et autres animaux aux formes surréalistes. Aux photos exposées s’ajoutent désormais de plus ou moins gros aquariums. Plusieurs espèces semblent y nager, figées pour l’éternité dans une solution liquide à base de formol et d’eau. Des pièces uniques, la plus grande collection jamais réunie. «Ces animaux ont été récoltés au cours de missions scientifiques, à l’aide de cylindres en plexiglas», explique Claire Nouvian. Ils ne sauraient en effet être capturés autrement, tant leurs enveloppes sont fragiles.

On touche le fond, l’exposition se termine. Mais avant de remonter à la surface, un film. Histoire de s’immerger une dernière fois dans cet univers abyssal si fascinant. Ne reste plus alors qu’à contempler, comme le dit Claire Nouvian, la vie «intraterrestre». Exceptionnelle.

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