Neurologie

Les nouveaux cas d’Alzheimer en recul

Le risque de développer la maladie d’Alzheimer et les autres démences a significativement baissé au cours des dernières décennies. Le niveau d’études apparaît comme un facteur déterminant

C’est désormais presque une certitude. La maladie d’Alzheimer et les autres démences sont sur le déclin. Plusieurs études publiées depuis trois ans retrouvent la même tendance dans différents pays du monde: une diminution du nombre de nouveaux cas, ce qu’on nomme l’incidence, au cours des dernières décennies. Des données issues de la célèbre cohorte américaine de Framingham, dévoilées le 11 février dans le New ­England Journal of Medicine, enfoncent le clou.

Claudia Satizabal de l’Université de Boston et ses collègues américains et français constatent ainsi depuis les années 1980, à chaque décennie, une baisse moyenne de 20% de l’incidence des démences. Ces constats ont été confirmés, samedi 13 février, par les premiers résultats d’une autre étude menée aux Etats-Unis sur 20 000 personnes âgées de plus de 50 ans.

La prévalence en baisse de 2,5%

L’article n’a pas encore été publié mais le docteur Kenneth Langa, de l’Université du Michigan, en a livré les tendances dominantes, lors du congrès de l’American association for the advancement of science (AAAS), à Washington. Chez les plus de 65 ans, la prévalence de la démence est passée, entre 2000 et 2010, de 11,7% à 9,2%. Une bouffée d’optimisme bienvenue, d’autant que le nombre total de patients, augmente, lui, très rapidement, notamment dans les pays à revenu faible et intermédiaire.

Altérations des fonctions cognitives, avec troubles de la mémoire, du raisonnement, de l’orientation, qui surviennent le plus souvent après 60 ans, les démences touchent environ 47,5 millions de personnes dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Et ses dernières prévisions sont sombres, du fait du vieillissement des populations et de l’absence de traitements capables de freiner l’évolution de ces maladies 75 millions d’individus pourraient être concernés en 2030, et plus de 135 millions d’ici à 2050. La plupart des démences sont neurodégénératives, la plus fréquente (75 %) étant la maladie d’Alzheimer ; environ 20% sont d’origine vasculaire, liées à des accidents vasculaires cérébraux à répétition.

Lancée en 1948, avec quelque 5200 habitants de cette ville proche de Boston (Massachusetts), l’étude de Framingham a notamment permis de définir les principaux facteurs de risque des infarctus et autres accidents cardio-vasculaires: excès de cholestérol, hypertension artérielle, diabète, tabagisme… Depuis 1975, les participants font aussi l’objet d’examens systématiques de leurs fonctions cognitives.

Etudes plus longues, neurones en meilleure santé

Les résultats qui viennent d’être publiés ont été obtenus à partir du suivi de volontaires de la première génération et de leurs descendants. Les chercheurs ont scruté l’apparition d’une maladie d’Alzheimer ou autre démence chez les plus de 60 ans – soit plus de 5200 individus au total – pendant quatre périodes successives de cinq ans (allant de la fin des années 1970 jusqu’à la fin des années 2010). Le risque a été évalué à 3,6% (taux d’individus) lors de la première période; 2,8% dans la deuxième; 2,2% durant la troisième; et 2% lors de la quatrième période. Soit une réduction moyenne de 20% d’une décennie à l’autre.

«La baisse de risque était statistiquement significative seulement chez les personnes avec un niveau d’études au moins équivalent au bac», souligne le docteur Vincent Chouraki, troisième auteur de l’article, postdoctorant à Boston au moment de l’étude. Il précise aussi qu’une baisse des principaux facteurs de risque vasculaire – excepté le diabète et l’obésité – a été observée durant les trois décennies, mais que celle-ci ne peut à elle seule expliquer l’évolution du nombre de nouveaux cas de démences.

«Cette étude, robuste, apporte un argument supplémentaire pour confirmer la baisse d’incidence des démences, se réjouit Philippe Amouyel, professeur d’épidémiologie au CHRU de Lille. La question a émergé en 2012, quand les chercheurs qui suivent la cohorte de Rotterdam ont publié une baisse de 20% des démences ­entre 1990 et 2000. Sur le plan statistique, ce n’était pas significatif, mais, depuis, une tendance comparable a été décrite au Danemark, puis au Royaume-Uni.»

Dans la mesure où l’évolution est rapide, sur quelques décennies, elle n’est probablement pas d’origine génétique, selon Philippe Amouyel. «Il faut donc rechercher le rôle de l’environnement: les facteurs de risques vasculaires classiques (hypertension, cholestérol…), mais aussi la dépression, l’inflammation, le niveau intellectuel.»

En ce qui concerne le niveau intellectuel, évalué par le nombre d’années d’études, il protégerait des démences par un effet sur la réserve cognitive: les individus les plus stimulés intellectuellement disposant de connexions neuronales plus performantes peuvent compenser plus longtemps sans symptômes une altération des fonctions cognitives. Dans l’étude présentée à l’AAAS, l’évolution favorable du nombre de ­démences touche toutes les catégories d’âges, mais elle est plus spectaculaire chez les hommes et particulièrement marquée dans les populations éduquées. Dans la cohorte de Framingham, l’élévation du niveau d’éducation pourrait expliquer en partie le recul de l’âge moyen de début de la démence: 80 ans dans la première période, 85 dans la dernière.

«Pour aller plus loin cela va être difficile, long et coûteux»

Ces résultats ouvrent-ils des perspectives pour prévenir ces maladies, ou du moins retarder leur apparition? Permettront-ils de revoir à la baisse les scénarios les plus pessimistes?

«Les données de Framingham sont sérieuses et intéressantes, mais pour aller plus loin cela va être difficile, long et coûteux, estime Joël Ménard, professeur émérite de santé publique, qui a présidé en France le conseil scientifique de la Fondation Plan Alzheimer (2008-2012). Nous avons aujourd’hui beaucoup d’études d’observation, qui ont mesuré le poids des différents facteurs de risque des troubles cognitivo-comportementaux dont l’incidence est associée à l’âge. Mais des études dites d’intervention, comparant le devenir de deux groupes, l’un traité, l’autre non, sont nécessaires pour savoir ce qui serait vraiment efficace. Ainsi, sont attendus les résultats d’un vaste essai américain, Sprint, qui dira si un traitement intensif de l’hypertension artérielle est bénéfique pour les fonctions cognitives.» D’autres essais d’intervention sont en cours, tel Finger, qui évalue les effets préventifs de l’activité physique et intellectuelle chez des ­seniors finlandais.

Asie et Afrique pourraient inverser la courbe

Reste à savoir quelle part des démences pourrait être évitée. «Accentuer la prévention cardiovasculaire permettrait de diminuer encore l’incidence des maladies cardio-vasculaires et donc les accidents vasculaires cérébraux, qui contribuent aux démences, mais de telles mesures peuvent avoir des effets paradoxaux, souligne Joël ­Ménard. Dans chaque tranche d’âge, et en particulier dans les plus élevées, le recul des décès de cause cardio-vasculaire exposerait davantage d’individus à une dégénérescence neuronale.» Lors de sa présentation à l’AAAS, la Britannique Carol Brayne (Cambridge) a affirmé que, selon les calculs de son équipe, la baisse de la prévalence des démences compenserait dorénavant l’augmentation de l’espérance de vie, qui faisait mécaniquement augmenter le nombre de cas. «Si bien qu’on devrait stabiliser le nombre global de cas», a-t-elle assuré. Une prédiction qu’il convient de prendre avec prudence. D’abord parce que ce calcul ne concerne qu’un pays – les Américains ne sont pour l’heure pas aussi optimistes –, et qu’à l’échelle du globe, l’augmentation risque de se poursuivre en Asie et en Afrique. Surtout, Kenneth Langa met en garde contre l’explosion de l’obésité et du diabète, «deux facteurs qui pourraient bien à nouveau inverser la courbe».

Publicité