ENVIRONNEMENT

Menace globale sur les butineuses

La plus vaste évaluation de l’état de santé des pollinisateurs au niveau mondial a été publiée par les experts de l’IPBES, la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les systèmes écosystémiques

Mais quelle mouche a piqué l’abeille? Les effectifs de la butineuse, mais aussi de nombreux pollinisateurs sauvages comme les papillons ou les bourdons, sont en fort déclin à travers le monde. Un groupe d’experts internationaux, rassemblés au sein de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les systèmes écosystémiques (IPBES en anglais), vient de publier l’évaluation le plus complète à ce jour de l’état de santé de ces espèces cruciales pour la production alimentaire. Dévoilé le 26 février à Kuala Lumpur, en Malaisie, le rapport ne tranche pas sur les raisons de leur raréfaction, mais énonce plusieurs pistes d’actions destinées à mieux les protéger.

Fondée en 2012 par l’ONU, l’IPBES s’inspire du fonctionnement du GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, qui a fortement contribué à la prise de conscience mondiale des dangers liés aux changements climatiques. Le rapport sur la pollinisation est le premier produit de la nouvelle institution qui rassemble plus de 120 Etats membres. Pour ce travail, plus de 70 experts internationaux ont passé en revue quelque 3 000 publications scientifiques et ont compilé des connaissances locales et indigènes issues de 60 régions du monde.

Le tout se trouve aujourd’hui rassemblé dans un rapport de 350 pages, dont a été issu un résumé à l’intention des décideurs d’une trentaine de pages. «L’adoption de ce rapport est un succès pour la communauté internationale, estime José Romero, de l’Office Fédéral de l’Environnement (OFEV), qui menait la délégation suisse à Kuala Lumpur. Il fournit une évaluation pertinente des connaissances ainsi que des messages clairs pour les politiques, même si toutes les questions scientifiques ne sont pas résolues.»

Cultures dépendantes

Sans surprise, le rapport confirme que les pollinisateurs se portent mal. «C’est particulièrement vrai pour l’abeille domestique Apis mellifera, dont les effectifs ont fortement baissé au cours des cinquante dernières années aux Etats-Unis et en Europe du Nord, indique Simon Potts, de l’Université britannique de Reading, l’un des coordinateurs du rapport. Les connaissances sont moindres en ce qui concerne les pollinisateurs sauvages, mais des évaluations nationales menées en Europe montrent que jusqu’à 40% des espèces d’abeilles peuvent être menacés.» Dans les autres régions, les données sur les populations d’insectes ne sont pas suffisantes pour déduire une tendance, même si des déclins locaux ont aussi été documentés.

Le rapport de l’IPBES souligne aussi le danger que représente le déclin des pollinisateurs pour l’agriculture. Plus de trois quarts des cultures vivrières mondiales dépendent en effet à divers degrés de la pollinisation. Certes, les céréales reposent largement sur le vent pour leur fécondation, mais les cultures de fruits, légumes, noix et autres oléagineux requièrent souvent l’intervention d’un animal. Or ces divers aliments représentent des sources de vitamines et nutriments indispensables à l’être humain. Les pollinisateurs contribueraient à la production alimentaire mondiale à hauteur de 235 à 577 milliards de dollars par année, estiment les experts.

Rôles des pesticides

Ces derniers ne s’avancent toutefois pas à désigner une cause précise à la disparition des pollinisateurs. Ce serait une combinaison de facteurs qui contribuerait à affaiblir ces espèces. Et le rapport de citer pêle-mêle la disparition d’espaces naturels et notamment de surfaces fleuries, l’agriculture intensive, l’usage d’insecticides, les parasites tel l’acarien varroa, mais aussi les changements climatiques ou encore les cultures génétiquement modifiés.

Alors que de nombreuses études ont témoigné ces dernières années des effets délétères des insecticides dit néonicotinoïdes sur les abeilles et bourdons, doit-on regretter qu’ils ne soient pas explicitement désignés coupables? «Il y a tout de même des termes assez forts dans le texte qui soulignent les effets toxiques des pesticides. Mais la plupart des études sur les néonicotinoïdes ont été menées en laboratoire; on manque encore de données de terrain permettant de conclure sur leurs effets à long terme», estime Markus Fischer, président du Forum biodiversité de l’Académie suisse des sciences naturelles, présent à Kuala Lumpur. Le scientifique précise que le thème des pesticides lui semble être traité de manière objective dans le rapport. Des scientifiques s’étaient alarmés que deux des auteurs du rapport soient issus de l’industrie phytosanitaire, laissant craindre de possibles conflits d’intérêts. Un choix justifié par l’IPBES par le fait que toutes les parties prenantes à la problématique doivent être associées à la discussion.

Dans leur rapport, les experts de l’IPBES soulignent enfin qu’il existe de nombreux moyens de venir en aide aux pollinisateurs, qu’il s’agisse d’une meilleure protection des ruches contre les parasites, d’une réduction de l’usage des pesticides ou de la promotion de systèmes culturaux variés, impliquant la création de zones fleuries. «Il n’est pas dans le rôle de l’IPBES de faire des injonctions de mesures, mais plutôt de présenter un éventail de possibilités. Surtout, l’essentiel est que plus de 120 gouvernements ont été associés au processus. Ils sont donc désormais au courant de la menace et des actions qui peuvent être entreprises», affirme Robert Watson, le vice-président de l’IPBES.

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