ESPACE

ExoMars en route vers la planète rouge

La sonde russo-européenne a bien décollé de Baïkonour ce lundi matin, mais, d’ici à ce soir, des étapes cruciales doivent encore être franchies avant que l’engin vogue paisiblement pendant sept mois vers Mars

«Ce n’est pas seulement une fusée que nous lançons, nous lançons aussi un rêve!» Celui d’aller trouver une forme de vie, passée ou présente, sur la planète voisine de la Terre, Mars. Ce lundi matin, le souhait du président de l’Agence spatiale italienne (ASI) Roberto Battiston, exprimé en conférence de presse dimanche, est devenu un peu plus réel, au milieu des steppes venteuses du Kazakhstan.

Le lanceur russe Proton a bien décollé de la base de Baïkonour, direction la planète rouge, à 10h31, avec à son bord la sonde ExoMars-TGO (acronyme pour Trace Gas Orbiter), mission conjointe de l’Agence spatiale européenne (ESA) et de sa sœur russe Roscosmos.

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Parmi les officiels, l’ambiance restera pourtant encore très tendue durant toute la journée: si le début du vol s’est bien passé, le quatrième étage de l’immense fusée russe doit encore s’allumer trois fois dans l’espace, pour propulser la sonde spatiale sur sa bonne trajectoire vers Mars. Et ce n’est que ce soir vers 20h15, après la séparation de tous ces éléments propulseurs, que les ingénieurs pourront souffler vraiment. Car ce dernier étage du lanceur russe a connu bien des soucis récents, causant à chaque fois la perte de la charge utile (la plupart du temps des satellites).

GETTY IMAGES / ESA

Dès cette nuit donc, si toutes ces séquences d’allumages se déroulent selon les plans et sans anicroche, ExoMars devrait entamer son long voyage de sept mois vers la planète rouge, qu’elle atteindra début octobre pour d’abord une série de prises de vues grossières, à l’aide de la caméra CaSSIS fabriquée à l’Université de Berne, mais qui n’atteindra ses pleines capacités d’imagerie qu’en juillet 2017.

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Le 19 octobre, la sonde russo-européenne s’insérera en orbite autour de Mars et, surtout, larguera un petit atterrisseur nommé Schiaparelli. D’une masse de 600 kg, il servira avant tout à tester et valider des technologies de pose sur Mars, où l’atmosphère beaucoup plus ténue que sur Terre rend toute approche beaucoup plus périlleuse et nécessite plus qu’un simple parachute. Schiaparelli disposera aussi de huit sols (jours martiens) de batterie pour mener des expériences aidant à caractériser la surface de Mars (vents, humidité, pression, transparence de l’atmosphère, champ électrique induit par les poussières martiennes, etc.).

Titillé sur le fait de parvenir tant d’années après les Américains à poser un engin sur le sol martien – les premières sondes Vikings datent des années 1970 –, le directeur de l’ESA Jan Wörner a répondu par une pirouette: «Le but n’est pas d’arriver premier ou deuxième, mais de savoir le faire. C’est crucial pour l’Europe», pour la suite de la conquête spatiale. «De plus, la technologie et la science ont fortement évolué.»

Du haut de son orbite, la sonde TGO, avec ses quatre instruments scientifiques, se mettra, elle, à ausculter la planète rouge, et plus particulièrement le contenu de son atmosphère, en traque surtout de méthane. «Sur la Terre, expliquait récemment au Temps Jorge Vago, l’un des responsables scientifiques d’ExoMars, 80 à 90% du méthane est généré par des formes de vie», notamment par les flatulences des ruminants mais aussi à travers la fermentation de bactéries dans les milieux biologiques. «Les 10% restants sont produits par des processus géologiques.»

Volcans de boues

Ceux-ci mettent en jeu les couches planétaires superficielles, contenant des minéraux comme l’olivine. «En contact avec l’eau chaude, l’olivine se transforme en un autre type de roche appelée serpentinite, en dégageant de l’hydrogène qui, en se combinant avec le monoxyde (CO) ou le dioxyde de carbone (CO2), peut produire du méthane. Ce phénomène se produit aussi sur Terre, dans certaines régions où l’on trouve des volcans de boues.» Déceler du CH4 sur Mars serait donc un signe très prometteur de l’existence d’une vie présente, ou passée, mais pas très ancienne.

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Toutes ces manœuvres devraient servir à l’ESA et à Roscosmos à préparer le second volet d’ExoMars: l’arrivée d’un robot gros comme une voiture, baptisé Pasteur, capable lui de forer à deux mètres de profondeur, et d’analyser in situ dans son laboratoire emporté le fruit de ses extractions. Un événement qui devrait avoir lieu en 2018, si tout va bien, et pour lequel la première partie de la mission désormais en cours servira à localiser le meilleur endroit où creuser pour trouver de possibles micro-organismes.

Agenda serré

En aparté puis en conférence de presse, Jan Wörner indiquait que deux épées de Damoclès pesaient encore sur la date de 2018. La première est financière: «Nous devons discuter avec tous les ministres de l’espace, lors de la prochaine grande réunion en décembre à Lucerne, d’un montant additionnel pour ExoMars [dont le budget actuel pour l’Europe est de 1,3 milliard d’euros]. Nous devons trouver une solution», a-t-il confié. Deuxième source de soucis: l’agenda technique se fait désormais extrêmement serré tant du côté européen, qui doit fournir le rover, que russe, qui assurera le lancement et surtout le système d’atterrissage sur Mars. «Nous nous battons encore pour un lancement en 2018 mais, pour être franc, il y a une probabilité qu’on le déplace en 2020», a admis Jan Wörner.

Cette perspective n’entame toutefois en rien la bonne entente affichée par les chefs des agences européenne et russe devant la presse, au-delà des problèmes purement politiques qui peuvent exister entre l’Europe et la Russie. «J’espère que cette excellente coopération que nous avons créée [autour d’ExoMars] se développera dans le futur, sur des programmes lunaires, humains, ou d’exploration de l’espace profond, voire d’une mission visant à ramener des échantillons martiens sur Terre, a dit Igor Komarov, directeur de Roscosmos. Cette collaboration nous aide dans nos efforts, et aussi à laisser sur Terre les problèmes qui nous séparent.» «Depuis l’espace, les astronautes disent ne pas voir les frontières», a conclu Jan Wörner.

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