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«Montrer un pouvoir omniprésent»

Nicolas Righetti a photographié la propagande syrienne en 2007. Il publie un livre, minuscule et glaçant, que Caroline Stevan a compulsé

C’est un tout petit livre, presque un CD. Sur la couverture, une affiche de Bachar el-Assad accrochée au store d’un fleuriste. Sur la tranche, un titre: L’avenir en rose. C’est un objet qui résonne étrangement dans l’actualité du monde. Le président syrien écrase son peuple et le photographe genevois Nicolas Righetti publie un livre de portraits du tyran. Au fil des pages, sur les devantures des magasins, les façades des immeubles, les vitres arrière des voitures ou les boîtes de biscuits se multiplient les posters grands et petits du chef d’Etat, l’air généralement bienveillant malgré le regard bleu glacial. En regard, des citations extraites de discours relativement récents. «Je ne suis pas un homme qui fuit ses responsabilités.» «A la fin, même s’ils ne sont pas d’accord avec vous, ils vous respecteront.» «Je demeurerai le fils bienfaisant du peuple syrien.» Nicolas Righetti semble s’être fait une spécialité des dictatures; ses précédents ouvrages traitaient du Turkménistan et de la ­Corée du Nord, avec cette photographie soignant les cadrages et saturant les couleurs. Interview.

Le Temps: Les images datent de 2007 mais le livre sort ce mois. Poussé par l’actualité?

Nicolas Righetti: C’est un travail continu que je réalise; je suis d’abord allé en Corée du Nord, puis au Turkménistan et ensuite en Syrie, pour voir comment ce nouveau président se représentait. Cela n’a pas du tout intéressé les rédactions, je n’ai vendu aucune image à mon retour. L’actualité des élections était dépassée et Bachar el-Assad peu connu et considéré comme un réformateur. Les journaux, dès lors, rechignaient à le représenter comme un dictateur. Ses affiches, pratiquement toutes les mêmes – un homme banal en costume occidental – étaient pourtant partout: en ville, à la campagne, chez l’épicière, en fond d’écran, sur des bâches de plusieurs mètres de long… L’actualité des derniers mois a rendu possible cette publication.

Ne craignez-vous pas d’être accusé d’opportunisme?

– C’est à double tranchant car ce livre évoque une actualité terrible. Lorsque mes images sur la Corée du Nord ont été publiées, la situation dans le pays était dramatique également mais l’actualité syrienne semble plus chaude, plus brutale. C’est pour cette raison que nous avons opté pour un petit format. Nous voulions donner un autre regard sur ce pays sans en faire trop non plus. L’idée de mon travail est de montrer une réalité et c’est pour cela que je photographie les affiches dans leur contexte. Les images datent de 2007 mais les citations des deux ou trois dernières années. Nous les avons choisies avec les éditeurs – Laurent Bramardi et Gaëlle Assier – après avoir visionné des centaines d’heures de discours et d’interviews.

– Quelles ont été vos impressions en 2007?

– Je revenais du Turkménistan et j’ai eu le sentiment de voir la même chose, bien que Bachar el-Assad soit essentiellement représenté sur des affiches là ou Niazov ornait les savons ou les paquets de spaghetti. La population était en fête et des «danses à Bachar» étaient organisées chaque soir.

– La dictature n’était alors pas palpable ailleurs que dans la multiplication des portraits?

– J’ai senti un véritable engouement du peuple. Cela dit, un Libanais m’a confié un jour avoir été obligé par la police de mettre un poster du président dans son restaurant puis avoir été obligé une seconde fois d’en mettre un plus grand. Lui avait déjà compris qu’il était obligatoire d’aimer Bachar el-Assad et qu’il n’avait pas intérêt à ne pas l’aimer.

– Avez-vous trouvé des points de comparaison entre Syrie, Turkménistan et Corée du Nord?

– J’y ai retrouvé le dernier souffle d’une terminologie soviétique. Dans ces trois pays, il faut montrer que le pouvoir est partout et qui est le chef. Après, chacun a ses variations, ses influences orientales ou asiatiques. Bachar el-Assad semble sérieux et bienveillant. Il est toujours seul tandis que les Nord-Coréens sont un peu les petits pères du peuple, à la chinoise. On voit Kim Jong-il offrir des fleurs aux enfants ou l’inverse. On est toujours dans le contact et la familiarité. Niazov, au Turkménistan, était le plus délirant, le plus présent. Il était partout.

– Pourquoi cet attrait pour les dictatures?

– J’aime l’histoire et les territoires fermés. Il est intéressant de voir comment les peuples se définissent et avancent. Derrière la caricature du régime, il y a aussi une réalité, des gens qui vivent, travaillent et s’aiment.

– Pour entrer en Corée du Nord, vous vous êtes fait passer pour un représentant du cinéma suisse. Et ailleurs?

– J’ai dit aux Turkmènes que je voulais visiter leurs hôtels en vue d’un projet touristique de luxe avec des clients suisses. Quant à la Syrie, elle était ouverte à ce moment-là. Je travaillais tôt le matin, quand il y avait peu de monde. J’ai été arrêté trois fois.

Nicolas Righetti, L’avenir en rose, Editions Work in Progress . Exposition jusqu’au 4 septembre à la galerie Swissinfographics à Genève et du 7 au 30 septembre aux Journées photographiques de Bienne.

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