Chine

Les villages du cancer

La Chine reconnaît désormais l’existence de «villages du cancer». Comme Zhengzhuang où, chaque jour, une usine déverse ses produits toxiques dans la rivière, empoisonnant les paysans en toute impunité

Dongguang, petite ville sans charme à cheval entre les provinces du Hebei et du Shandong. Les habitants sont ouvriers dans les usines environnantes. Toutes polluent mais paient un peu au-dessus du salaire minimum pour fabriquer des machines d’emballage, des engrais chimiques ou du textile. A 4 kilomètres, au milieu des champs du village de Zhengzhuang, l’usine de la Tangshan Sanyou Dongguang Pulp Co, ou Jiang Po, blanchit le coton et le transforme. «C’est la plus grosse usine de cellulose du pays et nous exportons jusqu’en Finlande», se vante Zhang Xuekai, responsable des ventes, au téléphone.

De 8 heures à minuit, sept jours sur sept, ses cheminées de briques crachent un parfum d’œuf pourri. L’odeur désagréable s’infiltre jusqu’à l’intérieur des fermes. Wang Lianzhi, 83 ans, est aux premières loges. «Au-dessus des toits, le ciel est toujours blanchâtre, et il est difficile de respirer. C’est comme si de la nourriture restait bloquée dans la gorge. Heureusement, le docteur dit que je suis très résistant. C’est vrai que j’ai construit des routes pour le Parti dans mon jeune temps. Je ne suis pas comme les paysans de 30 ou 40 ans. Ces gars-là ont quitté le village car ils tombaient souvent malades.»

Wang Lianzhi vivote en cultivant le maïs, après avoir cédé la moitié de ses terres à l’usine qui cherchait à s’agrandir, pour à peine 9000 yuans (1400 francs), soit dix fois moins que leur valeur. «Je n’ai pas vraiment eu le choix», rumine-t-il. Le vieil homme part remplir un seau au robinet. «L’eau est jaune mais je la ferai bouillir avant de la boire. Et si vous pensez que c’est sale, allez plutôt voir la rivière à l’est du village. Et bouchez-vous le nez.»

Il faut traverser des champs, esquiver les regards de fermiers intrigués pour retrouver le canal de la Victoire. Sur un kilomètre, l’eau stagnante a la couleur de la rouille et dégage une forte odeur de pile oxydée, synonyme de présence de métaux lourds comme le plomb, le fer, le zinc ou le cadmium. L’herbe et les roseaux de la berge ont une teinte ocre. Des poissons morts flottent à la surface. Au milieu du gué, l’eau bouillonne en volutes blanchâtres; les tuyaux de rejet de l’usine sont juste en dessous. D’innombrables déchets de polystyrène s’agglutinent contre un pont de briques. Chaque soir, ce qu’il reste des repas des mille ouvriers de l’usine est directement bazardé dans le canal.

Zheng Junniang, 57 ans, nous observe depuis l’entrée de sa ferme, en sentinelle, coincé dans un fauteuil roulant dévoré par la rouille. Il est paralysé des deux jambes, depuis huit ans. Mais il agite les bras pour témoigner d’une indicible colère. «Un matin, je ne sentais plus mes pieds, puis ce fut au tour des deux jambes, jusqu’à la taille…» Cultivateur comme son père et son grand-père, il fut contraint d’abandonner son métier. Et même si son épouse a pris le relais, les revenus du foyer se sont effondrés.

Zheng Junniang n’a jamais reçu la moindre aide financière, tout juste un fauteuil déglingué. «En 2007, nous étions 11 handicapés à manifester devant l’usine. Zheng Ronglin, le chef du PC local, nous a dit de ne pas semer la zizanie. Le lendemain, les trois meneurs ont été tabassés par des voyous et ont disparu pendant deux semaines. Depuis, tout le monde se tait.» Sur 800 habitants, le village compterait 40 paralysés des jambes.

D’autres, à Zhengzhuang, se plaignent de terribles maux de tête. Zheng Rongkuan, 60 ans, souffre de thromboses cérébrales récurrentes depuis cinq ans. Il passe ses journées à errer dans la rue principale, en se serrant le front. «Nous sommes une cinquantaine comme ça, je vous l’assure.» Quatre fois par an, il descend en ville, à l’hôpital public de Dongguang. Un docteur lui administre des médicaments, plusieurs injections, sans jamais s’étendre sur sa maladie, peut-être pour qu’il ne songe pas à demander réparation et à solliciter son appui. «Il ne m’a rien expliqué, mais tout le monde est convaincu de la responsabilité de l’usine.» Les murs du village sont tapissés de messages de propagande creux appelant le peuple à plus de solidarité, de réclames pour de l’eau minérale et de numéros de portable pour louer une foreuse à puits. Par ici, il faut creuser jusqu’à 500 mètres pour trouver de l’eau non souillée.

Qu’en dit le docteur du village? Son cabinet, dissimulé derrière le bureau du contrôle des naissances, est surveillé par deux femmes. Elles font barrage et nous accablent de questions. «Que faites-vous ici? Qui vous a laissé entrer au village? Le docteur est très occupé. La meil­leure personne pour vous parler est le chef du Parti local.»

Au détour d’une ruelle, un fermier nous chuchote son numéro de portable: «Avec tous ces paralysés, elle consulte à domicile.» Mais Huo Xiaochi, 40 ans, est peu prolixe. Et menace d’alerter la police si nous l’appelons à nouveau. On apprendra plus tard que la doctoresse est aussi la belle-fille de Zheng Ronglin, le chef du parti! Mis au parfum, aucun docteur aux alentours n’acceptera de commenter les ravages toxiques de l’usine de cellulose.

Pourtant, les autorités locales n’ont jamais nié la pollution. En 2011, un technicien du Bureau de l’environnement de Dongguang est venu lui-même mesurer le taux de DCO ou «demande chimique en oxygène» du canal de la Victoire. Résultat accablant: 900 mg par litre, quand la limite tolérée est de 125 mg. Un tel surplus traduit la forte présence de matières organiques non biodégradables dans l’eau, provoquant cancers ou lésions nerveuses à l’origine de paralysies.

Accusée de rejeter quotidiennement 4000 tonnes d’eaux usées dans la rivière, la Dongguang Pulp a donc écopé de lourdes amendes, à quatre reprises: 2,3 millions de yuans (350 000 francs) en 2011; 500 000 yuans et l’obligation de réduire sa production l’an dernier. Pour quel résultat? «Cette usine est comme un poisson qui s’est échappé du filet», murmure au téléphone un officiel du Bureau de l’environnement de Cangzhou, la ville préfecture. Sur son site internet, l’usine vante pourtant son «attachement à la protection de l’environnement, au développement durable et à l’harmonie entre la société et la nature».

Sur l’autre berge du canal de la Victoire, des moutons mastiquent des matières non identifiées, les pattes enfoncées dans les déchets ménagers. Des tracteurs vont et viennent à toute heure. Et déversent, au milieu des fermes, les ordures du centre-ville de Dongguang. «Cela fait cinq ans que ça dure. Rien n’est trié ni incinéré et les chengguan [police de proximité, ndlr] jouent les gros bras dès qu’on râle», dit Liu Xicai, berger de 60 ans. Est-il inquiet pour la santé de ses animaux? Il hausse les épaules et sourit. «Il y a bien longtemps que je ne mange plus leur viande. Quand elles sont assez grosses, je vends mes bêtes au centre-ville.»

De 2006 à 2010, les autorités chinoises ont mené une enquête inédite sur la pollution des sols: 200 000 échantillons de terre, d’eau de nappes phréatiques et de légumes cultivés furent prélevés dans toutes les provinces du pays! Mais cet atlas de la pollution n’a jamais vu le jour. «Les résultats de l’enquête sont classés «secret d’Etat», s’est lamenté l’avocat pékinois Dong Zhengwei. «Le Ministère de la protection de l’environnement craint que les données sur la pollution ne l’exposent aux critiques du public pour avoir manqué à ses propres devoirs.»

La longue marche étatique vers l’écologie passe par des chemins escarpés. En 2009, un journaliste hong­kongais a créé l’émoi en publiant sur la Toile une carte des territoires cernés par les industries polluantes et aux taux de cancers démesurés: les «villages du cancer». Le mois dernier, l’Etat chinois a reconnu officiellement leur existence et promis d’en faire un inventaire encore plus exhaustif. Mais, face à l’impunité de la Dongguang Pulp, le village de Zhengzhuang sera-t-il répertorié? On peut en douter, même si Wu Xiyu, directrice de campagne chez Greenpeace Chine, célèbre ce nouvel élan. «En reconnaissant les villages du cancer, l’Etat s’engage surtout à interdire toute une liste de produits chimiques nocifs d’ici à 2015, afin que notre industrie se débarrasse enfin de ses moutons noirs.»

En nous éloignant de l’usine et du village, nous repérons des autocollants subversifs, collés aux lampadaires: «Le Parti communiste est un culte hérétique!» Devant la gare de Dongguang, un chauffeur de taxi résume la situation avec une lucidité désolante. «L’usine est amie avec la police et le gouvernement. Alors j’ai deux possibilités. Soit je rumine ma colère et j’étouffe. Soit je fais comme si la pollution n’existait pas et je retrouve un cœur léger.» Une subtile odeur d’œuf pourri et de chaussettes sales accompagne les passagers du K970, le prochain train pour Tianjin.

La plus grande usine de cellulose du pays déverse chaque jour 4000 tonnes d’eaux usées dans la rivière

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