Mémoire

La liste de Göring

L’Allemagne s’intéresse depuis peu au destin d’Albert Göring, le frère du nazi Hermann Göring. Profitant de l’ombre de son aîné, Albert a aidé juifs et résistants pendant la guerre. Il pourrait bientôt être honoré en Israël

Un délicat dossier occupe depuis plusieurs mois le bureau d’Irena Steinfeldt. Irena Steinfeldt est directrice du département «Juste parmi les Nations» du mémorial de l’Holocauste Yad Vashem à Jérusalem. Son département doit prochainement décider d’accorder ou non cette distinction honorifique de l’Etat hébreu à Albert Göring.

Albert Göring n’est pas un candidat comme les autres. Il est le cadet de Hermann Göring, le chef de la Luftwaffe, un des auteurs de la solution finale et numéro deux d’Hitler. Plusieurs historiens sont aujourd’hui convaincus qu’Albert Göring a sauvé durant la guerre une centaine de personnes, de nombreux dissidents et des juifs. 24 356 personnes – dont 510 Allemands – ont été nommées «Juste parmi les Nations» depuis la création de cette distinction en 1953.

Né en 1895 à Berlin, Albert Göring est le plus jeune des cinq enfants de Heinrich Ernst et ­Franziska Göring. D’après la rumeur familiale, il pourrait être le fruit de la liaison de Franziska avec le médecin – juif – et ami de la famille Hermann von Eppenstein. La ressemblance d’Albert avec le parrain de plusieurs des enfants Göring est frappante.

Très tôt, Albert est tout l’opposé de son aîné de deux ans. Hermann est balourd, sanguin, colérique. Albert est fin, souple et sensuel. Une photo de lui en noir et blanc le montre en 1938 en incarnation de la bonne société allemande de l’entre-deux-guerres. Il pose, fine moustache, crâne dégarni, regard moqueur et un brin nostalgique, un fume-cigarette aux lèvres, en costume clair. Son aîné est fasciné par les armes et le combat; lui – ingénieur de formation – s’intéresse aux arts, notamment au cinéma. Hermann cède aux sirènes du nazisme; Albert est proche de cercles de gauche dès l’université. Au sein du clan Göring, Albert dénote: ses sœurs ont épousé d’ardents nazis.

Albert a toujours haï les nazis. Jamais il n’a été membre du parti NSDAP. A l’arrivée d’Hitler au pouvoir, en 1933, il s’exile à Vienne où il travaille dans le cinéma et adopte la nationalité autrichienne. Face à la progression nazie à travers l’Europe, il émigre ensuite vers Prague, Budapest puis Bucarest. Mais s’il hait le nazisme, Albert Göring n’est pas un idéologue. Amateur d’art et de belles femmes, joueur, sa personnalité n’est pas facile à saisir et c’est presque par hasard – peut-être aussi par provocation – qu’il se met à sauver des vies. A Vienne, peu après l’Anschluss en 1938, il se joint à un groupe de vieilles femmes contraintes de nettoyer les pavés à l’aide de brosses à dents. Un SS l’attrape par le col, lui demande ses papiers. Et le relâche aussitôt. A Vienne toujours, il intervient lorsque les SA obligent Mme Raber, 75 ans, à prendre place dans la vitrine du magasin de couleurs de son fils, une pancarte «je suis une sale juive» autour du cou. Quelques SS s’interposent lorsqu’il aide la vieille femme à s’enfuir. Et le relâchent à la vue de ses papiers d’identité. Albert Göring sauve par la suite l’ancien chancelier autrichien Schuschnigg, son médecin Max Wolf menacé d’être déporté vers Dachau, conduit son ami juif le producteur Oskar Pilzer à la frontière, demande à son frère la grâce de Sophie Lehar, épouse juive d’un compositeur ami, obtient la libération du médecin résistant Josef Charvat… Il aide des juifs et des opposants autrichiens, tchèques, hongrois, italiens, leur fournit de l’argent, de faux papiers, ouvre des comptes en Suisse pour permettre à ses protégés de survivre, ferme les yeux lorsque ses ouvriers préparent des actions de sabotage contre les Allemands ou passent dans la clandestinité… Au total, Albert aurait ainsi sauvé 34 personnes. Notamment des juifs incarcérés à Theresienstadt, qu’il fait chercher en camions, officiellement pour répondre aux besoins de la production de l’usine tchèque Skoda dont il est directeur des exportations. Et qu’il fait aussitôt relâcher.

A Berlin, son frère prend du grade, dirige la police prussienne, crée la Gestapo. «J’ai un frère en Allemagne qui s’est acoquiné avec ce salopard d’Hitler. S’il continue comme ça, ça va mal finir pour lui», disait-il selon des témoignages recueillis par l’historien australien William Hastings Burke, auteur d’une biographie consacrée à Albert Göring. «Je crache sur Hitler, je crache sur mon frère, je crache sur le régime nazi…»

Les deux frères pourtant n’ont jamais rompu. Pendant les 12 années de la dictature, ils se sont évités. Mais jamais Hermann n’a lâché son provocateur de frère, «le mouton noir de la famille». A quatre reprises, Albert est inquiété par le régime, arrêté par la Gestapo et sauvé in extremis par son aîné. Des documents nazis du protectorat de Bohème attestent du danger.

En 1939, Albert devient directeur de l’exportation de l’usine d’armement Skoda. La Gestapo le place sous observation, réunit des preuves contre lui, lui consacre un long rapport en octobre 1944. Il y est question de «contacts réguliers avec les milieux juifs», de son intervention en faveur de quelques membres de la communauté. Et du fait qu’un sous-directeur se voit recommander par un salarié tchèque de ne pas se livrer au salut nazi avant de pénétrer dans le bureau du chef. Un autre rapport à Berlin d’août 1944 mentionne qu’il «entretient des relations avec de grands industriels tchèques non fiables» et considère «son maintien en liberté comme politiquement dangereux».

Qu’Albert Göring n’ait pas été nazi ne l’aide guère à la fin de la guerre. Le 9 mai 1945, il se livre aux Américains à Nuremberg. Il sera un an prisonnier de guerre. Personne chez les Alliés ne veut croire à la version du «bon» Göring. Pour sa défense, Albert établit une liste de 34 personnes sauvées par ses soins: nom, prénom, profession, nationalité, religion… Ce document et quantité de témoignages figurent au dossier de Yad Vashem. Les Américains finissent par le relâcher pour le confier… à la justice tchèque! Un Göring jugé par un tribunal tchèque de 1947… Son sort semble scellé. L’écrivain et metteur en scène Ernst Neubach écrit au président tchèque Edvard Benes, parle «des centaines d’hommes et de femmes qui ont échappé à la Gestapo, aux camps de concentration et aux bourreaux» grâce à Albert Göring. Il sera finalement libéré – deux ans après la fin de la guerre – après l’intervention d’anciens ouvriers de Skoda. Son frère Hermann, condamné à mort en octobre 1946 à Nuremberg, se suicidera en prison.

Dans l’Allemagne de l’après-guerre, Albert Göring ne parvient pas à reprendre pied. Refusant de changer de nom, l’ingénieur ne trouve ni logement ni travail. Il meurt, alcoolique et isolé, en 1966, sans avoir été réellement réhabilité. Aujourd’hui encore, son nom est inconnu des grands historiens du nazisme. En 1962, son ami juif Ernst Neubach lui consacre un long article («Mon ami Göring») dans la revue Aktuell. Le texte, qui relate notamment l’épisode de la boutique de couleurs Raber passe inaperçu en Allemagne. La biographie de William Hastings Burke, sortie au printemps 2012, est le premier ouvrage d’envergure consacré à cette étrange figure historique, provoquant un débat en Allemagne autour de ce «bon» Göring qui n’a laissé aucune trace écrite pour expliquer le motif de son action.

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