Intégration

«L’islam est une religion européenne»

Homme engagé, l’intellectuel et islamologue Tariq Ramadan explique comment les musulmans trouvent peu à peu leur place en Europe malgré la montée du populisme et la banalisation du discours politique contre l’islam

Souvent décrié en France, davantage écouté dans les pays anglo-saxons, l’intellectuel suisse Tariq Ramadan réagit au vote sur l’interdiction du voile intégral au Tessin. S’il constate une montée du populisme en Suisse comme ailleurs en Europe, dont l’islam est une des cibles favorites, il se veut pourtant optimiste quant à l’intégration en cours des musulmans partout sur le continent.

L’islamologue enseigne à l’Université d’Oxford ainsi qu’au Qatar. Il continue à s’impliquer dans le débat politique et sur le terrain en faveur de l’intégration des musulmans avec un discours exigeant. De passage récemment à Genève à l’invitation des Rencontres internationales de Genève (RIG) pour débattre du religieux, Tariq Ramadan explique qu’il doit toujours convaincre que l’on peut être à la fois un bon Suisse et un bon musulman. Le petit-fils du fondateur des Frères musulmans se montre par ailleurs critique vis-à-vis de la confrérie et de la gestion du président égyptien déchu Mohamed Morsi.

Le Temps: Après l’interdiction des minarets en Suisse, le Tessin prohibe le voile intégral. Comment expliquer cette crispation à l’égard de l’islam dans un pays jusque-là plutôt tolérant sur le plan religieux et pragmatique avec l’immigration?

Tariq Ramadan: La Suisse ne fait pas exception à ce qu’on observe ailleurs en Europe. Les mouvements populistes ont beaucoup travaillé sur le renfermement identitaire, la définition de soi. Les mêmes groupes qui sont contre l’Europe peuvent être contre l’islam pour développer un discours qui prend auprès de populations qui peuvent avoir peur de la perte d’identité, de leurs anciens repères, et qui se renferment. Ce sont des mouvements nationalistes, populistes. On l’a vu dans des pays extrêmement libéraux comme les Pays-Bas avec Geert Wilders prenant l’ascendant politique. L’UDC est dans la même démarche avec des affiches publicitaires, le symbole du mouton, qui ont choqué le monde. De la même façon, ils disent que l’islam est une religion étrangère. Elle ne fait pas partie du paysage suisse, de la culture suisse. Quatre éléments déterminent le mouvement populiste. D’abord, la pensée binaire, c’est-à-dire «il y a eux et il y a nous», on définit l’identité d’un «nous» restrictif. Ensuite, les réponses simples à des questions complexes: tous les problèmes que l’on a en Suisse sont dus à eux, c’est-à-dire le chômage, la sécurité, la place de la Suisse dans l’Europe, eh bien c’est eux. Troisièmement, la politique victimaire, c’est-à-dire que nous sommes les victimes de quelque chose qui nous dépasse. Donc nous devons reprendre notre destin en main. L’UDC tient ce discours. Marine Le Pen, c’est exactement la même chose. Il y a «eux» qui sont considérés comme responsables de notre malheur, donc nous sommes les victimes, nous sommes en danger, la Suisse est en danger. Et le quatrième élément est la politique émotionnelle, c’est-à-dire portée sur le fait divers qui émeut, l’anecdotique comme registre politique. L’UDC est le premier parti de Suisse. Mais cela reste un mouvement temporaire. C’est pourquoi je reste optimiste. Regardez ce qui se passe en Hollande. Geert Wilders est en train de perdre pied. J’ai débattu avec Marine Le Pen, avec Freysinger ou avec Blocher, des gens dont je ne partage pas l’idéologie. On est obligé de constater que leur discours prend, qu’il devient plus subtil. Mais on doit aussi remarquer deux choses qui sont paradoxales. Marine Le Pen est plus subtile que son père, elle change un tout petit peu de registre. Il y a une volonté d’intégrer différemment la question de l’identité. Et d’un autre côté, son discours, qui était totalement marginal, est devenu quelque chose qu’on entend chez Valls à gauche, chez Sarkozy à droite. Donc le vrai danger de ce discours n’est pas qu’il reste dans les partis populistes, c’est qu’il se diffuse dans les autres partis. C’est la note pessimiste. Je suis Suisse, partout où je vais dans le monde je me dis Suisse, c’est mon identité. Il y a aujourd’hui des millions d’Européens de confession musulmane et il va y avoir un phénomène de normalisation. Ceux qui jouent de ces politiques émotionnelles devraient passer, mais c’est pour l’heure inquiétant.

– Ne va-t-on pas passer par une phase où la communauté musulmane, se sentant agressée, va elle-même donner des signes de repli? C’est l’apparition du voile de façon plus systématique, voire du voile intégral, de la provocation perçue comme telle par les autres communautés?

– Les musulmans ne sont pas une communauté religieuse monolithique. On va voir des groupements qui vont se dire: «Eh bien, la seule façon pour nous d’être fidèles, c’est être littéralistes» Ils vont répondre en miroir à la binarité des populistes. Ce jeune converti en Suisse, Blancho, tient ce discours. Il est tout le temps dans la binarité: je me suis converti donc je ne fais plus partie de vous. Il met en évidence la différence. Il y a d’autres mouvements qui vont dire qu’il faut qu’on disparaisse, c’est-à-dire qu’on n’ait plus de visibilité. Il y en a même qui vont changer leur nom pour qu’ils ne soient plus identifiés comme tels. Mais ce que je vois partout en Europe est une réponse exactement contraire à ce qu’on pourrait attendre, c’est-à-dire une proactivité de plus en plus importante. C’est ce que je défends depuis 25 ans. C’est le contraire de ce que, psychologiquement, vous feriez: quand on vous attaque et que vous seriez amené à vous refermer, eh bien il faut changer, il faut être dans ce que j’appelle le nouveau «nous». Quand je parle de la Suisse, des fois, je surprends mes interlocuteurs parce que je dis «mais nous ici en Europe». C’est comme s’ils devaient me mettre toujours en Egypte, j’appartiens à mon origine. Je dis: «Ben non, je parle comme un Européen.» L’intégration marche, on est dans une phase post-intégratoire. Regardez en Allemagne, en Angleterre, en France: la majorité a une visibilité, une installation qui est en train de se normaliser. On regarde la marge, on regarde l’anecdote, mais on ne regarde pas le mouvement de millions de personnes qui n’ont aucun problème: Elles ont un passeport français, britannique, suisse. C’est là-dessus qu’il faut parier. On commet une erreur politique si on prend les littéralistes ou les invisibles comme paramètre parce qu’ils ne représentent pas cette idée qu’on peut être les deux: je suis complètement Suisse, complètement musulman, et jamais personne ne m’a demandé de faire le choix pour être un bon Suisse d’être moins musulman, ou pour être un bon musulman d’être moins Suisse.

– L’argument le plus répandu pour interdire le voile intégral est qu’il est dégradant pour la femme. Qu’en pensez-vous?

– D’abord, le niqab n’est pas la burqa, qui est liée à l’Afghanistan. L’immense majorité des musulmans, toutes tendances confondues, considère que ce n’est pas islamique. Maintenant, quelle réponse apporter? Dans certains pays en Europe, en France, c’est de se dire que la législation va protéger les femmes par rapport à certains types de comportements en disant toujours la même chose: «De toute façon, ce sont les hommes qui imposent ça.» J’ai un problème de stratégie et de compréhension. J’ai beau dire que je ne pense pas que ce soit islamique, j’ai en face de moi des gens qui le pensent. Quand j’avais pris position au parlement français, des femmes sont venues vers moi, et parmi elles des converties, pour me dire: «Mais c’est mon choix.» La question est de savoir si c’est la législation qui va résoudre le problème du choix ou si c’est une pédagogie. La réponse la plus aisée, c’est la législation qui interdit. La réponse la plus raisonnable, c’est la pédagogie qui fait qu’on travaille avec les gens. Nous-mêmes en Suisse, nous ne sommes pas cohérents: personne ne parlera de ces riches femmes qui descendent avec des princes à la rue du Mont-Blanc… Il n’y a aucune interpellation de femmes qui portent le niqab, elles sont riches. On le dit pour qui, on le fait pour quoi? Est-ce qu’on le fait pour une vraie reconnaissance du droit des femmes, ou est-ce qu’on le fait parce qu’on a peur? Les législations de la peur ne sont pas des législations raisonnables, ce sont des législations émotionnelles. Cela peut fonctionner dans l’instant, cela peut fonctionner quand on a un battage médiatique. Sur le long terme, c’est absolument contre-productif. On ne libère pas les femmes à coups de lois. Il faut investir dans l’éducation, la pédagogie. Je fais cela depuis 25 ans. A l’intérieur des communautés musulmanes, je travaille à faire comprendre aux femmes que le voile intégral n’est pas islamique et que le voile lui-même ne peut faire l’objet que d’un choix personnel. Si votre famille vous l’impose, vous dites non. Si votre société vous l’impose, vous résistez. C’est ce que je dis sur l’Iran et l’Arabie saoudite, des sociétés qui l’imposent. Maintenant, si c’est un choix personnel, personne n’a le droit de vous interdire le foulard. Donc on est dans un travail de pédagogie.

– Vous parlez de l’attitude victimaire dont jouent les partis populistes en Europe, mais qu’en est-il des Européens musulmans ou des musulmans intégrés en Europe? Ne sont-ils pas les premiers à jouer du ressort de la victimisation? La majorité doit faire un effort, mais qu’en est-il de la minorité? En Suisse et en Europe, les voix musulmanes manquent pour exprimer la nécessité de s’intégrer, de tenir compte de la majorité. On peine souvent dans les médias à trouver des voix qui portent un autre message que celui d’un Blancho face à un Freysinger. Et on tourne en rond…

– C’est un vrai problème. En miroir, on a, à l’intérieur des communautés musulmanes, un processus qui va être exactement du même type. C’est-à-dire une réactivité émotionnelle: «Nous sommes des victimes, on ne nous aime pas.» Et on entre dans un cercle vicieux, dans une espèce de relation qui est extrêmement négative et on entretient cela. Il y a trois choses qu’il faut dire par rapport à cela. Premièrement, il faut du temps pour voir l’émergence, en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne, d’une 3e ou 4e génération. Il y a l’émergence d’un leadership, avec beaucoup de femmes, qui n’est pas du tout dans cette attitude victimaire. Ils ont mieux compris ce qu’est un citoyen. Il a des droits et des devoirs. En Suisse, on est au début de ce processus. On est plus dans l’assimilation du fait qu’historiquement les populations immigrées étaient espagnoles, italiennes, portugaises. On est en train de passer à autre chose: on a eu les Bosniaques, les Turcs, dans la partie alémanique… Moi, je suis totalement atypique. Je ne suis pas du tout le produit d’une immigration économique. Je suis là d’un point de vue politique. Il faut tenir compte du processus historique. La deuxième chose à mettre en évidence, c’est la compréhension de l’islam, et là le statut social joue un rôle. Voyez ce qui se passe aux Etats-Unis, où une population immigrée est composée de professionnels, de médecins, d’informaticiens. Ils ont un problème presque inverse. Ils se voient reprocher par les Afro-américains d’être beaucoup plus dans le rêve américain. Ils sont équipés intellectuellement et viennent avec une éducation qui est totalement différente. Ils ne sont pas dans la marginalité sociale, dans la recherche d’emploi. La première génération arrivée en Suisse n’était pas équipée intellectuellement pour la connaissance de l’islam. Là, vous avez des enfants qui commencent à l’être plus. La troisième chose est le leadership. On a un vrai problème d’autorité. On n’a pas de pape, on célèbre le fait de ne pas avoir de personne qui parle au nom de tous les musulmans. Mais à ne pas savoir gérer cette diversité, on finit dans une espèce de cacophonie. On ne sait plus qui parle pour qui et les voix qui se font le plus entendre sont souvent les voix qui sont les plus conflictuelles, celles qui sont dans la confrontation. Il faut trois «L» pour le succès de l’intégration. 1, la connaissance de la loi du pays: vous êtes dans un pays, vous respectez la loi, cela fait partie de ce que vous êtes. 2, la langue: vous ne serez jamais un citoyen à part entière si vous ne maîtrisez pas la langue du pays. 3, la loyauté au pays: cela veut dire qu’on veut le meilleur pour son pays. Cette loyauté n’est pas aveugle, elle est critique. Quand mon gouvernement fait du bien, je suis avec. Un bon citoyen est un citoyen critique, ce n’est pas un béni-oui-oui. Il faut faire la différence entre l’instrumentalisation politique des peurs des populistes et vos concitoyens. Il faut être capable de dire que vos concitoyens ont des peurs légitimes. Quelqu’un qui regarde la télévision, qui entend ce qu’il entend sur l’islam aujourd’hui et qui n’a pas peur n’est pas normal. Il faut donc respecter cette crainte, les questionnements du concitoyen. Cela veut dire la proactivité, un travail de proximité.

– N’assiste-t-on pas à une radicalisation des phénomènes religieux, toutes religions confondues, en réponse à un problème identitaire parce que le monde est devenu un grand village? Face au sentiment de perte de la maîtrise de son destin, les religions donnent la dernière assise pour dire: «Moi, je suis différent et je peux me protéger parce que j’ai une identité qui est claire, je suis différent.» N’est-ce pas un phénomène qui vous inquiète?

– C’est un danger. Mais je fais attention aux termes. Quand on dit radicalité, souvent on dit verser dans la violence. Tous les gouvernements mettent en évidence que le passage à la radicalité est totalement marginal. Cette crainte de la radicalité violente, il faut la voir. Pour faire du mal, pas besoin d’être cent, trois personnes suffisent, on l’a vu en Angleterre ou dans l’affaire Merah. Ce passage-là reste marginal. Cela impose de garder un œil sur la sécurité. Mais il faut faire attention à ce que cette sécurité-là ne pervertisse pas notre relation aux 99,99% des gens qui ne sont pas du tout radicaux. Y a-t-il une crainte d’enfermement, de plus de littéralité, de plus d’interprétation close du fait religieux? Oui. C’est plus important que la radicalité violente, mais c’est beaucoup moins important que le grand mouvement de fond. Mon grand problème sur le terrain aujourd’hui, ce sont les salafis. Pas les salafistes violents du nord du Mali, les salafis au sens de toute cette idéologie qui est portée et parfois financée par des Etats du Golfe qui sont extrêmement fermés sur le fait religieux et qui disent ne pas faire de politique. C’est-à-dire qu’ils ne touchent jamais aux pays du Golfe, ils ne disent jamais rien sur les rois, les princes et les princesses. Par contre, l’Occident est désigné comme l’adversaire, l’Occident, c’est l’ennemi. On a un populisme religieux. Attention: on a aujourd’hui dans le monde musulman, à la suite du réveil arabe, des populistes religieux, instrumentalisant la religion, jouant sur le caractère émotif. C’est un danger en Occident comme dans le monde majoritairement musulman. Deux solutions à cela. La première, c’est de cesser de penser qu’on va pouvoir un jour marginaliser le fait religieux au point de le faire disparaître. La meilleure façon d’éviter la littéralité, c’est de parler raisonnablement du fait religieux dans la société. Ne pas vouloir discuter du fait religieux sur la place publique est le meilleur moyen de donner duchamp à ce type de discours parce qu’il va jouer de notre absence de gestion. L’autre versant du problème est la responsabilité des politiques. On dit qu’un Etat laïc ou sécularisé n’est pas du tout sous l’imposition d’un dogme ou d’une religion, qu’il ne reconnaît ni ne privilégie aucun culte, mais il discute. Il faut avoir une gestion de la diversité du religieux, être capable de gérer ce discours-là de manière beaucoup plus sereine. Malheureusement, aujourd’hui, on est soit dans le déni, soit dans des gestions à géométrie variable. En France, je ne demande pas une remise en cause de la laïcité mais son application égalitaire pour tous. Le problème n’est pas le texte, c’est sa lecture. En discutant l’autre jour avec Micheline Calmy-Rey, je lui ai dit que la Suisse devait comprendre que l’islam est une religion suisse, ce qui veut dire qu’il va falloir gérer cette diversité. L’islam est une religion européenne, je ne suis plus un étranger. Aux yeux de mes concitoyens, ce n’est pas clair: je ne suis pas complètement Suisse, j’ai cette petite touche d’exotisme qui fait que je viens d’ailleurs et on ne peut pas continuer comme ça.

«Quelqu’un qui regardela télévision, qui entendce qu’il entend sur l’islam aujourd’hui et qui n’a pas peur n’est pas normal»

Publicité