Délice

La ville est-elle l’avenir de l’abeille?

Depuis qu’un accessoiriste a posé sa première ruche sur le toit de l’Opéra de Paris, au début des années 80, on les a vues essaimer partout: Berlin, Londres, Genève, Lausanne, Zurich… Le miel urbain serait meilleur et les abeilles vivraient mieux en ville

La ville est-elle l’avenir de l’abeille?

Délice Depuis une première ruche sur le toit de l’Opéra de Paris, le miel urbain ne cesse de couler en ville

Ce nectar produit sur le bitume jouit souvent d’une biodiversité plus grande qu’à la campagne

Le premier est marqué par le tilleul et les fleurs blanches, le second a des notes de thym et de lavande, le troisième un parfum de sous-bois et de noisettes. Certains ont obtenu des médailles lors de concours de dégustation. Zürihonig, le miel de Beaulieu, le miel de tarmac et celui de Saint-Gervais ont ceci de commun qu’ils sont tous issus d’abeilles «urbaines». Pour le reste, l’analyse sensorielle révèle une diversité infinie. Et quelques pures merveilles. Retour sur un phénomène étonnant…

Depuis quelques années, nos villes voient se multiplier les colonies. Depuis qu’un accessoiriste a posé sa première ruche sur le toit de l’Opéra de Paris, au début des années 80, on les a vues essaimer partout: Paris en compte 300, Berlin, ville pionnière, en recense dix fois plus; Londres se veut très bee friendly et en installe jusque sur la cathédrale Saint-Paul, alors que Michelle Obama convie les hyménoptères à la Maison-Blanche. Les villes suisses connaissent le même engouement depuis cinq ou six ans.

A Lausanne, le seul Service des espaces verts bichonne une douzaine de ruches, de Chauderon à l’Hermitage. A Genève, elles sont le fait de collectivités publiques, de lieux culturels ou de privés (théâtre, service des espaces verts, association de quartier, écoles, poste, commune, aéroport ou l’ONU) et de nombreuses entreprises (centre commercial, horloger, hôtel), qui communiquent volontiers sur leur engagement environnemental.

Même buzz à Zurich où l’on peut notamment déguster le Zürihonig de l’Hôtel Marriott ou le miel de la Langstrasse, à Bâle, ville pionnière en urban gardening, mais aussi à Neuchâtel, Yverdon-les-Bains ou La Chaux-de-Fonds. Quelle mouche pique donc tous ces citadins promus apiculteurs du dimanche?

A Lausanne, où l’on s’engage pour restaurer la biodiversité et la flore, les premières ruches ont été installées en 2009: «Il n’était pas tant question de miel, au départ, que de mieux polliniser nos espaces verts», souligne le responsable du projet, Sébastien Liardon. De nombreux talus et surfaces ont été remis en prairie et laissés sans fauchage: des «zones refuges» dans lesquelles les abeilles se trouvent bien. «Il y a désormais en ville une formidable biodiversité que nos campagnes, en monoculture, ont bien souvent perdue. On a mesuré qu’à Chauderon, par exemple, les abeilles butinent 42 espèces», relève Sébastien Liardon.

Plus surprenant encore, le miel de tarmac, issu des 200 hectares de prairies qui bordent l’aéroport de Cointrin: «On a recensé 140 espèces végétales, dont une orchidée qu’on ne trouve nulle part ailleurs en Suisse, relève Bertrand Stämpfli, porte-parole de l’aéroport et apiculteur amateur. L’analyse pollinique révèle cette diversité inouïe.»

Cette variété assurerait une qualité incomparable au miel. Pour Sébastien Liardon, il est avéré que le nectar de fleurs multiples a plus de vertus pour la santé: stimuler le métabolisme, combattre les maux de gorge, etc. Soit, mais la pollution urbaine n’affecte-t-elle pas la qualité de ces miels? C’est là tout le paradoxe, selon Bertrand Stämpfli: «Provenir d’une plateforme industrielle réputée polluante, avec néanmoins un biotope d’une diversité exceptionnelle. A l’analyse sensorielle, le miel de tarmac a été jugé très bon, alors que l’analyse chimique n’a révélé aucune trace de kérosène, ni d’hydrocarbures, ni de métaux lourds.»

De même à Lausanne ou à Zurich, pas trace de pollution. Pas trace non plus de pesticides ou d’insecticides dont on a souvent déploré la présence dans nos campagnes: la plupart des jardiniers urbains les ont bannis de longue date pour travailler en bio.

Peter Schneider, architecte retraité reconverti à l’apiculture à Zurich, en est lui aussi convaincu. «Un nectar de ville sera plus complexe, car il provient d’une multitude d’essences. Il faut savoir que l’abeille, pas folle, va au plus facile: si on lui déroule un champ de colza, elle s’en contente sans aller voir plus loin, donnant un miel plutôt médiocre et un fond d’amertume…»

A cela s’ajoute que les températures plus douces en ville profitent aux butineuses, qui vivent plus longtemps et sont plus productives: un rucher peut ainsi produire une trentaine de kilos par an en ville, contre 10 à 15 à la campagne.

La ville est-elle pour autant devenue l’avenir de l’abeille? Jean-Daniel Charrière, collaborateur scientifique du Centre de recherches apicoles de l’Agroscope de Liebefeld, estime qu’il y a en ville «un potentiel très important. Si l’apiculture était logiquement jusqu’ici le fait des gens de la campagne, on constate aujourd’hui que les citadins qui veulent retrouver le lien à une nature idéalisée rêvent d’installer des ruches sur leur toit ou au fond de leur jardin. Ce que les apiculteurs ne voient pas toujours d’un bon œil…» Le spécialiste souligne toutefois «la responsabilité, parfois sous-estimée, à l’égard des populations humaines mais aussi des abeilles elles-mêmes, le risque étant bien réel de transmettre des maladies à d’autres colonies».

Dans la foulée de la motion Gadient, au début de la décennie, encourageant notamment la vulgarisation, les cantons se sont tous dotés de ruchers écoles et forment à tour de bras les apiculteurs en devenir. Avec très peu de moyens. Les sociétés apicoles sont désormais submergées de demandes de citadins qui veulent suivre une initiation… A Genève, les cours sont complets jusqu’en 2015.

Avec les menaces sur la survie des hyménoptères et la médiatisation très forte de l’effondrement des colonies, avec le succès d’un film comme celui du Suisse Markus Imhoof (More than Honey), jamais l’abeille n’a joui d’un tel capital de sympathie…

L’intérêt pour l’apiculture est croissant auprès des individus mais aussi des entreprises et des politiques, nombreux à vouloir se poser en sauveurs des abeilles et redorer leur image. Bref, on hésite entre greenwashing et acte militant, dans le meilleur des cas…

Des jardiniers urbains ont banni de longue date les pesticides et les insecticides pour travailler en bio

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