Vie alternative

L’insoumission comme mode de vie

Depuis 1987, au Montois, dans le Jura, vit une petite communauté autogérée, anarchiste et anticapitaliste. Elle fait partie du réseau de coopératives agricoles Longo Maï, qui célèbre ses 40 ans. Reportage

Ce n’est peut-être pas le bout du monde, le Montois, mais ça y ressemble. Une ferme isolée, à 700 mètres d’Undervelier, village jurassien de 300 habitants, au pied des gorges du Pichoux. Un écrin de verdure et de tranquillité, où la rudesse du climat se vérifie pourtant chaque hiver: deux mois sans soleil, de décembre à février, à cause d’une montagne qui fait de l’ombre, et un arc de froid qui fait que «le – 10 de la nuit subsiste toute la journée», dit Raymond Gétaz, qui vit là depuis vingt-sept ans.

Raymond Gétaz, la soixantaine, sa compagne Esther Gerber, Claude Braun, la cinquantaine, ses enfants Urs, 19 ans, et Marieke, 14 ans, Bernhard Wipfli, ­Julie Sachs et Remo Wyss avec leurs jumeaux en bas âge, Franziska Lehnherr, Camillo Römer (28 ans), un civiliste genevois et le chien Basco: ainsi se présente la communauté Longo Maï établie dans le Jura. Elle est l’une des dix coopératives du réseau. Cinq autres sont en France et d’autres encore en Allemagne, en Autriche, en Ukraine et au Costa Rica. Longo Maï compte 200 membres et célèbre ses 40 ans.

A l’enseigne de L’Utopie des indociles, une exposition au centre Pôle Sud à Lausanne, vient de ­présenter la coopérative agricole autogérée, anarchiste, anticapitaliste et anti-consumériste. L’exposition ira ensuite à Berne, en Provence, à Berlin puis dans le Jura.

Sur les hauts d’Undervelier, une dizaine de militants vivent l’idéal communautaire depuis 1987. Raymond Gétaz était auparavant de l’expérience avortée de Joli Mas, aux Verrières. «On s’était fait rouler par un psychiatre bernois», rappelle-t-il. Une promesse de vente d’une ferme d’alpage non tenue, et la communauté mise à la rue. «Nous cherchions une ferme, mais tout était trop cher. Jusqu’à ce qu’on trouve le Montois, avec ses 11 hectares, acquis pour 250 000 francs. Une aubaine pour nous, mais une ruine aussi, qu’il a fallu entièrement reconstruire.»

Vingt-sept ans plus tard, le Montois a fière allure. Raymond Gétaz et Claude Braun orchestrent la visite. De la cuisine avec son four à pain au rez-de-chaussée au grand bureau sous les combles, avec des chambres partout. «Nous vivons ensemble, mais l’intimité des couples ou des enfants est garantie», dit Claude Braun. A gauche de la cuisine, la buanderie et une véranda. A droite, la salle de séjour et de réunion. Il n’y a pas grand monde en matinée, «mais c’est ici que nous mangeons tous, que se tiennent nos réunions du lundi après-midi», poursuit-il.

La réunion est le socle de l’organisation horizontale de la communauté Longo Maï, née dans la foulée de Mai 68. En 1972, des jeunes urbains venus d’Allemagne, d’Autriche et de Suisse décident d’expérimenter une nouvelle façon de vivre et de faire de la politique militante, en se retirant dans une région rurale dépeuplée, pour y cultiver la terre et vivre en communauté. Ils s’exilent en Provence et aménagent le domaine de 270 hectares de Limans, qui est toujours la «base de survie» de Longo Maï, appellation piochée dans le langage provençal qui signifie «que ça dure longtemps».

Sous l’impulsion de feu Roland Perrot, dit Rémi, parfois assimilé à un gourou autoritaire – Longo Maï a été citée en 1996 dans un rapport français sur les sectes –, la communauté prend forme et essaime.

La réunion a donc lieu le lundi au Montois, tous y participent, «sauf les enfants, qui sont à l’école», note Raymond Gétaz. On s’y exprime indifféremment en français et en allemand. Il est question de l’agenda de la semaine, des travaux à réaliser à la ferme, des personnes qui viendront en visite. Personne ne dirige la séance mais, parfois, on confie ce rôle à l’un des membres. Il n’y a aucune hiérarchie. «Nous avons un respect pour l’expérience, qui fait que nous ne sommes jamais vraiment égaux, explique Raymond Gétaz. Chacune et chacun a des compétences propres.» «Nous avons développé une qualité d’écoute et de débat», ajoute Claude Braun. «Ce n’est pas parce que nous sommes des révoltés et des anarchistes que nous ne faisons pas attention à l’autre, que nous n’avons pas des règles tacites de communication», complète Raymond Gétaz. Les deux hommes ne se coupent jamais la parole, ne haussent pas le ton, ­marquent un temps de silence après une intervention, s’expriment après avoir offert un regard compatissant.

Et Claude Braun de reprendre: «Il faut une prise de conscience collective avancée pour qu’une discussion fonctionne bien. Nous avons appris à gérer le don inégal de chacun devant l’éloquence. Comment mettre un sparadrap sur la bouche de ceux qui ont tendance à trop parler, comment offrir un porte-voix aux plus timides.»

La discussion est parfois vive. «Il y a aussi de l’espace pour la mésentente.» Quels sont les thèmes à l’origine d’accrocs? «Par exemple, l’équilibre entre nos activités ici à la ferme et nos engagements à l’extérieur. Ou entre les gens d’âge mur, plus enclins au calme, et les décibels des plus jeunes.»

Personne, dans la communauté autogérée, ne touche de salaire. «L’argent ne constitue pas un problème entre nous», explique Raymond Gétaz, qui détaille le «business plan» – le mot le fait ciller – de Longo Maï Le Montois. Un budget annuel de 200 000 francs, couvert pour moitié par les dons recueillis par le bureau de Longo Maï à Bâle et par 25 000 francs de paiements directs agricoles et 75 000 francs issus de la vente des produits de la ferme, de la viande, du miel, des confitures, de la laine, des pommades et l’électricité de la ­petite centrale hydroélectrique. «Chacun peut avoir de l’argent de poche, nous ne débattons que des dépenses supérieures à 200 francs», conclut Raymond Gétaz.

La coopérative agricole compte un grand verger et un potager, une trentaine de brebis, 20 poules et 30 ruchers. L’élevage des vaches et des veaux a été abandonné.

A Longo Maï, «nous vivons bien. Modestement, mais bien, dit Raymond Gétaz. Nous n’avons aucun luxe, parce que nous n’en avons pas besoin. Mais nous ne nous privons pas de bien manger. Nous cuisinons tous les jours, nous profitons des produits de la ferme. Nous mangeons mieux que la majorité des gens.» Il ajoute: «Nous ne sommes pas intégristes. Le café que nous avons bu vient du Costa Rica, de notre coopérative. Si une société veut avoir un minimum de perspectives d’indépendance, elle doit avoir prise sur son alimentation.»

Vivre à Longo Maï ne signifie pas vivre reclus et isolé du monde. «Tout le contraire, dit Claude Braun. Nous ne sommes pas un îlot protégé. Je suis 30 ou 40% de mon temps de travail à la ferme. Je milite dans diverses associations, au Forum civique européen, à Solidarité sans frontières pour la défense des droits des sans-papiers et pour l’accueil des réfugiés.» «Nous sommes d’abord un mouvement politique», corrobore Raymond Gétaz, avec de grandes causes mondiales: la lutte contre l’exploitation des travailleurs agri­coles, contre la destruction de semences en Colombie, etc.

Longo Maï serait-elle l’alter­native parfaite à la vie moderne, de consommation et de profit? «Nous en sommes une, parmi d’autres, nuance Raymond Gétaz. Le schéma de vie imposé à la société est catastrophique. Le système enlève toute autonomie à l’être humain.» Si Longo Maï est la panacée de la contestation, pourquoi n’a-t-elle que 200 adeptes? «Nous avons beaucoup de gens de passage et nous n’avons jamais eu l’ambition d’être la seule alternative, ni de devenir trop grand, rétorque Claude Braun. Notre réussite est aussi due au fait que nous restons un petit nombre, avec des liens personnels forts. A l’intérieur des communautés, mais aussi entre communautés. Nous passons régulièrement du temps dans une communauté sœur, pour prendre du recul.» Les exigences de la vie en communauté rebuteraient-elles? «Au contraire, dit Raymond Gétaz. Nous nous révoltons contre un système qui atomise les familles, où chacun est seul face à un appareil toujours plus puissant. La vie en groupe accroît l’autonomie, offre de la chaleur humaine.»

Longo Maï a l’ambition de changer le monde. Pourtant, malgré quarante ans de lutte, deux aînés de la coopérative, Ulrike ­Furet et Bertrand Burollet, constatent, dans la brochure L’Utopie des indociles, que «le monde va toujours plus mal». «Des endroits comme le nôtre, qui proposent de vivre autrement, sont déjà un changement, rétorque Claude Braun. Notre modèle d’insou­mission et de révolte contribue à changer le monde. L’insoumission est primordiale. Ne pas être un mouton.»

Au Montois, on fait parfois le grand écart entre refus du consumérisme et utilisation des nouvelles technologies. Il y a Internet, des smartphones, il y avait jusqu’à peu la télévision. Il est prévu d’en acheter une nouvelle, «elle est sur la liste des achats depuis plusieurs mois, mais on vit très bien sans», dit Raymond Gétaz.

La communauté voit arriver et partir des membres. Elle laisse ­notamment les enfants aller se confronter au monde qu’elle ­condamne. Ceux de Claude Braun sont en études. Urs termine le lycée à Porrentruy, il ira faire médecine, en principe à Zurich. Sa sœur Marieke lui emboîte le pas. Quand on naît à Longo Maï, rêve-t-on d’en sortir? «Absolument pas, dit Marieke. J’ai eu une enfance heureuse, avec d’autres enfants de mon âge. J’ai un smartphone, accès à Internet. Je ne joue pas aux jeux vidéo, cela ne m’intéresse pas. Il est naturel que je sorte de Longo, au moins pour étudier. Peut-être qu’ensuite, je retournerai vivre en communauté, mais plus forcément en milieu rural.»

Urs ne dit rien d’autre. Il a goutté à la vie «normale», fait du sport, de la musique, il sort avec des copains. «J’ai beaucoup aimé nos conditions de vie, le partage, pouvoir parler, le soir, avec les autres membres de la communauté et les gens de passage.» Urs s’est fait une réputation en se ­déplaçant presque exclusivement à vélo, au point de reprocher à ses aînés de la communauté de trop utiliser la voiture. Il se voit constituer, «après les études, avec d’autres jeunes issus de Longo Maï, une autre forme de communauté, peut-être ailleurs qu’en ­milieu rural, avec les mêmes valeurs».

A l’instar d’Urs et Marieke, Longo Maï s’interroge sur son futur. «Au début, le malaise était avant tout existentiel; une indigestion du consumérisme, écrit Alex Robin, qui est à Longo Maï depuis 1974. Aujourd’hui, les jeunes de la communauté parlent biodiversité, permaculture, autonomie. Mais ils se battent toujours contre la fuite en avant du productivisme industriel et des grands projets inutiles», comme des aéroports, des TGV ou des autoroutes.

«Pourquoi pas une diversifi­cation des activités, osent Ulrike Furet et Bertrand Burollet? Mais sur un socle de valeurs comme la vie communautaire, l’absence de hiérarchie et de salaire, des solidarités internes et externes, une propriété collective.»

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