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Quel rire pour la génération self-control?

L’humour «bête et méchant» de «Charlie Hebdo» n’est plus celui des jeunes d’aujourd’hui. Chez les humoristes, la dynamique des réseaux sociaux a instauré un climat de prudence

Quel rire pour la génération self-control?

L’humour «bête et méchant» de «Charlie Hebdo» n’est plus celui des jeunes d’aujourd’hui. Chez les humoristes, la dynamique des réseaux sociaux a instauré un climat de prudence

«Dis-moi si tu ris, comment tu ris, pourquoi tu ris, de qui et de quoi, avec qui et contre qui, et je te dirai qui tu es», écrivait l’historien Jacques Le Goff en préambule de son «Enquête sur le rire». Manière de dire que l’humour, cette manifestation culturelle, appartient forcément à son époque. Et n’échappe pas à une forme d’obsolescence.

Dans la semaine écoulée, nombreux sont les parents qui ont été amenés à expliquer ce qu’étaient Charlie Hebdo et l’héritage de Hara-Kiri à une jeune génération parfois perplexe. Feuilleter les BD de Wolinski, discuter des unes de Charlie en famille ont parfois conduit à ce constat banal: les jeunes ne trouvent pas ça drôle.

Anarchiste, bête et méchant, «coup de poing dans la gueule», furieusement libertaire et contre toute forme d’autorité, l’humour post-soixante-huitard qu’incarne Charlie Hebdo s’est longtemps cru jeune. «A l’époque, il avait pour vocation de déranger une société pleine d’inertie, de lourdeurs», estime François L’Yvonnet, professeur de philosophie et éditeur à Paris. «Le droit à l’humour bête et méchant faisait partie d’un ensemble de revendications. Il était une manifestation festive, l’affirmation de la vie dans toute sa polyphonie. Depuis, toute la société a changé, et notamment les mœurs, la sexualité, la liberté d’expression.» Autrement dit, dessiner des bites partout n’a plus la portée politique d’autrefois. Et perd sa valeur humoristique. «Pour les jeunes, c’est un peu un humour à papa», constate Grégoire Furrer, directeur du Montreux Comedy Festival.

«L’humour de cette époque, incarné aussi par Coluche, ou ­Desproges, est devenu très classique, traditionnel, analyse pour sa part la sociologue française Nelly ­Quemener. Quoi qu’on en pense, c’est un humour d’homme, blanc, d’un certain âge. Celui des classes dominantes d’aujourd’hui.» Un constat d’autant plus frappant que les tragiques événements de la semaine passée ont mis en lumière la proximité qu’entretenait Charlie Hebdo avec les plus hautes sphères du pouvoir politique en place.

«Cette forme d’humour a changé de camp, relève aussi François L’Yvonnet. Il a été complètement digéré pour devenir un élément pivot du show-business. L’humoriste s’inscrit dans le système, il a sa place attitrée à la table des commentateurs de l’actualité. Par conséquent, il est devenu beaucoup plus sage, ou alors faussement subversif. Certains n’hésitent pas à pratiquer l’insulte publique, mais elle n’a aucune portée politique, elle n’a aucun intérêt.»

Mais alors, de quoi rient les jeunes d’aujourd’hui? «L’humour bête et méchant existe encore, mais il ne pèse rien contre l’humour narcissique, centré sur sa petite personne, et dominé par la sphère privée et intime», estime Robert Aird, cofondateur de l’Observatoire de l’humour, au Québec. «C’est le reflet la société.»

Des scènes de la vie quotidienne, la drague ordinaire, la vie au travail ou la recherche d’un emploi, l’humour jeune tient davantage, selon ses observateurs, de la comédie de mœurs que de la ­satire politique et sociale. Plus ­lisses, plus consensuels, moins ­politiques, les humoristes d’aujourd’hui prennent globalement moins de risques. «Ce n’est pas de l’autocensure, estime Grégoire Furrer. Mais ils veulent plaire au plus grand nombre, alors ils évitent les sujets qui fâchent, comme la politique ou la religion. La dimension économique est centrale pour les humoristes d’aujourd’hui, et ils ne veulent pas risquer de se couper d’une partie de leur public.» Sans compter que les conditions de production et de diffusion de l’humour sont devenues plus contraignantes. Les avocats, les producteurs, les diffuseurs et les annonceurs sont autant de pressions supplémentaires qui finissent par aplatir l’humour.

Les jeunes humoristes ne sont pas plus soucieux que leurs aînés de ne heurter personne. Mais ils ont l’impression d’être constamment surveillés, estime Robert Aird. Thomas Wiesel, humoriste romand de 25 ans, confirme: «Aujourd’hui, les jeunes vivent avec la conscience que leur spectacle peut être filmé par n’importe qui, et que des morceaux de ce qu’ils ont dit peuvent être diffusés hors contexte. C’est la mauvaise expérience que font de nombreux humoristes. Tu peux vite perdre la maîtrise de ce que tu as dit, et tout peut déraper.»

Le changement des comportements sociaux explique aussi la marginalisation progressive de cette forme d’humour héritée de Mai 68. Pour faire rire, il faut aussi pouvoir traiter de sujets que tout le monde connaît. Or «les gens de mon âge ne s’intéressent pas à l’actualité politique, poursuit Thomas Wiesel. Aujourd’hui, l’accès aux médias est tellement segmenté, on choisit les nouvelles que l’on veut lire, et on ne s’expose qu’à celles-là. A l’époque, il n’y avait que trois chaînes de télévision, et tout ce qui s’y passait était vu par tout le monde.»

L’humour était alors plus largement partagé, entre générations, entre communautés. La fragmentation qui caractérise notre époque se traduit naturellement sur la scène de l’humour. Sur YouTube, chaque communauté, chaque classe d’âge, a son humoriste.

On voit aussi apparaître des formats nouveaux, comme des vidéos humoristiques de quatre ou cinq secondes, un humour de situation qui demande beaucoup moins d’investissement à l’audience. Et ça marche. Thomas Wiesel: «Pour une génération de multitaskeurs et d’hyperactifs, une vidéo qui dure plus d’une minute est déjà trop longue. Or plus le temps est court, plus il est difficile de poser un contexte et d’élaborer un propos.»

Ce qui, au fond, serait de nature à redonner espoir aux tenants de l’humour bête et méchant. Parce qu’en quatre ou cinq secondes, on a tout juste le temps d’être l’un, l’autre, ou les deux à la fois.

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Les jeunes humoristes prennent moins de risques

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