Football

Des stades pour les VIP, plus pour les supporters

AC Milan souhaite quitter le mythique San Siro pour un stade beaucoup plus petit mais capable de générer davantage de recettes les jours de match. Cette tendance, générale dans toute l’Europe, transforme les supporters en simples consommateurs de loisir sportif. Tous ne l’acceptent pas

Les marchands du stade

L’AC Milan souhaite quitter le mythique San Siro pour un stade beaucoup plus petit mais capable de générer davantagede recettes les jours de match. Cette tendance, générale dans toute l’Europe, transformeles supportersen simples consommateursde loisir sportif. Tous ne l’acceptent pas

C’est le transfert de l’année en football. L’AC Milan a annoncé début février son intention de quitter le stade de San Siro pour s’installer en 2018 plus près du centre-ville, sur le site de l’actuel centre d’exposition FieraMilanoCity, dans le quartier d’affaires de Portello. Le club y possède déjà sa «casa Milan», 9000 mètres carrés de bureaux, magasins, musée et restaurants dédiés aux Rossoneri. Deux choses étonnent dans cette décision (qui doit être encore avalisée en mars par la Ville). Tout d’abord que «le Milan» abandonne un symbole. San Siro, c’est l’un des trois monuments phares de la ville avec la Scala et le Duomo. C’est le stade le plus célèbre d’Italie, immédiatement reconnaissable à ses rampes à spirales extérieures. Un lieu mythique, qui résonne aux oreilles et parle à l’imaginaire de millions de passionnés de football dans le monde. Il y a Wembley, il y a le stade Maracanã, il y a le Camp Nou, il y a Anfield. Il y a San Siro, que l’AC Milan partage depuis 1940 avec le rival Inter.

La seconde chose surprenante dans ce déménagement programmé, c’est que le club lombard quitte une enceinte de 80 000 places pour un stade de 48 000 places seulement. «C’est la tendance actuelle, observe Vincent Chaudel, économiste du sport au cabinet Kurt Salmon à Paris. Les stades surdimensionnés affichent rarement complet, ce qui donne un mauvais signal commercial. Les clubs privilégient des stades plus petits, pleins à chaque match, pensés pour pouvoir accueillir les VIP, avec des espaces de réception pour connecter le club aux entreprises. Actuellement, le fait de partager San Siro avec l’Inter freine l’exploitation marketing du stade et Milan voit son concurrent historique, la Juventus Turin, le distancer économiquement.» Car depuis quatre ans, le club de la Fiat a bâti le Juventus Stadium (41 000 places) sur le site du Stadio Delle Alpi (69 000 places). La vénérable Juve n’est pas la seule. Partout en Europe, des stades de nouvelle génération sortent de terre. Citons ceux de Munich, de Gelsenkirchen, de Hambourg, des clubs de Chelsea et d’Arsenal à Londres, de Lille, de Nice. D’autres sont en cours d’achèvement à Bordeaux et Lyon, ou dans l’attente du permis de construire à Liverpool, West Ham, Birmingham et Madrid. Ils ont en commun les caractéristiques suivantes: confort maximal pour les spectateurs (à l’abri de la pluie et du vent, visibilité parfaite), facilité d’accès, multiplication des points de vente de nourriture et de merchandising, proximité immédiate de commerces et restaurants, et surtout des espaces nombreux dédiés à l’accueil VIP (salons, loges, sièges business). «Nous sommes dans l’ère de la société de consommation du loisir sportif», résume Vincent Chaudel.

Les clubs cherchent en outre à détenir les droits d’exploitation de leur stade. Si le FC Bâle a été pionnier en inaugurant dès 2001, quatre ans avant l’Allianz Arena de Munich, le Parc Saint-Jacques des architectes Herzog et De Meuron, le club rhénan a dû attendre 2013 pour récupérer les droits sur la commercialisation du «Jöggeli». Le FCB investit pour cela cinq millions par an mais espère des bénéfices sept fois supérieurs. Le stade moderne est devenu une machine à cash, un vecteur de compétitivité indispensable. C’est grâce aux recettes de son stade que Manchester United a pu tripler le salaire que Robin van Persie touchait à Londres. La construction de l’Emirate Stadium a ramené Arsenal sur le marché des transferts. Le nouveau stade des Gunners génère 135 millions de francs de recettes par an, ce qui permet à nouveau à Arsène Wenger d’acheter des grands joueurs. Aujourd’hui, c’est Liverpool qui est à la traîne. Selon une étude du cabinet Deloitte, les revenus matchday (le jour du match) à Anfield Road s’élevaient pour la saison 2012-2013 à 54 millions de francs contre 133 millions de francs à Old Trafford, le stade de Manchester United.

Le site StadiumBusiness s’est amusé à classer les stades européens en fonction du revenu moyen d’un siège. Un spectateur rapporte annuellement 2072 francs par saison à Chelsea, 1884 francs à Arsenal, et seulement 346 francs à Milan, dix-huitième du classement. Si les plus grands clubs ont de tout temps bâti leur succès sur une large assise populaire, ce ne sont donc plus les foules immenses qui rapportent le plus. Amateur de formules abruptes, le promoteur de tennis Ion Tiriac expliquait récemment à Genève que «dans le sport moderne, les VIP représentent 20% des places mais génèrent 80% des recettes». Voilà la réalité du football moderne. Et elle est parfois rude pour les supporters, qui découvrent avec amertume qu’on les considère désormais comme des consommateurs. Selon une étude de la BBC en 2014, le prix global des abonnements en Premier League anglaise a augmenté en trente ans de 181% au-dessus du taux d’inflation. Les prix ont parfois triplé, comme à Newcastle, mais le taux de remplissage affleure les 95%. «Nous sommes dans un marché captif, regrette Kevin Miles, le président de la Fédération des supporters de football (FSF), dans une interview au Guardian. Les clubs peuvent presser les gens dans une proportion qu’aucun autre secteur d’activité ne peut se permettre. On suppose que le football est devenu un passe-temps de la classe moyenne, mais la réalité, ce sont les supporters traditionnels qui tirent sur la corde pour payer des prix qu’ils trouvent déraisonnables.» Ou qui trouvent des astuces, comme la sous-location, pour les grandes affiches, de leur abonnement à des touristes peu regardants à la dépense.

En France, où tout est politique, les supporters «de gauche» reprochent au foot d’être devenu «un sport de droite». La semaine dernière, les deuxièmes Assises du supportérisme, organisées par le Conseil national des supporters français (CNSF), se sont tenues devant trois chaises vides: aucun représentant de la fédération (FFF), de la Ligue professionnelle (LFP) ni de l’Union nationale des clubs professionnels (UCPF). L’ancien joueur international Vikash Dhorasoo, devenu militant d’un football populaire, s’en est ému dans une tribune au Monde. «Monsieur le secrétaire d’Etat, soutenez les supporters citoyens!, s’exclame Dhorasoo. Les supporters ne doivent plus être considérés comme de simples clients mais reconnus comme des acteurs essentiels.» L’idée que les fans sont les véritables propriétaires des clubs est assez partagée dans les travées. Les joueurs passent, les dirigeants se succèdent mais les supporters demeurent. Ce courant de pensée possède même son manifeste, le roman Fever Pitch de Nick Hornby, où l’auteur lie chaque événement de sa vie à un match d’Arsenal.

Le poids des supporters n’est pas nul. Il est parfois néfaste. A la Bombonera, autre stade mythique où joue l’équipe argentine de Boca Juniors, la billetterie est gérée par «La Doce», une puissante organisation de «barrabravas» (la version locale du hooligan). Il est assez fréquent, en Amérique du Sud, que ces groupes organisés fassent le coup-de-poing sur commande ou manipulent le soutien de la foule au profit d’un dirigeant ou d’un homme politique. Bernard Tapie, qui était les deux, acheta la paix dans le Stade-Vélodrome en cédant aux associations de supporters ultras la vente des billets derrière les buts. Un privilège que ses successeurs ne sont jamais parvenus à abolir – quand ils s’y sont risqués – et qui fait aujourd’hui fuir les racheteurs potentiels. Plus récemment, on a vu le joueur de Parme Antonio Cassano «convoqué» par le chef des ultras pour une discussion musclée au bord du terrain. Quelques jours plus tard, Cassano quittait Parme.

Tout ceci relève du folklore. En France, des supporters, dont l’écrivain François Bégaudeau, cherchent depuis des années à retirer le FC Nantes des griffes de Waldemar Kita, l’ancien président du Lausanne Sport. Mais ils n’ont pas l’argent. «Le pouvoir que l’on peut donner aux supporters est mécaniquement contraint, résume Vincent Chaudel. Ils ont l’impression d’être dépossédés d’un pouvoir qu’ils n’ont de fait jamais eu.» Certains insistent et font sécession. A Manchester, le FC United vient de fêter ses dix ans d’existence. Ce club amateur a été fondé par des fans de MU s’estimant trahis par la politique du club. L’équipe, d’un niveau de première ligue suisse, joue devant quelques milliers de spectateurs et va construire son stade de 5000 places. Sans loges ni business seats. Dans son autobiographie, l’ancien entraîneur Alex Ferguson a durement critiqué leur narcissisme, mais Ken Loach leur a rendu hommage dans Looking for Eric. Il existe des expériences similaires à Wimbledon et à Vienne. A Milan, les tifosi ont bien réagi, si l’on en croit Luigi Normanno, président du Milan Club Vevey, l’un des seize clubs de supporters officiels de l’AC Milan en Suisse. «Le club nous a envoyé un courriel pour savoir ce que l’on en pensait. Tout le monde est d’accord pour changer de stade, mais 48 000 places, c’est trop petit.» Et pas de pincement au cœur à l’idée de mettre fin à quarante ans de pèlerinage à San Siro? «C’est l’évolution du foot moderne. Et on ne peut pas laisser la Juve remporter tous les titres.»

«Les VIP représentent 20% des placesmais génèrent80% des recettes»

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